LIVRE X. — ATTITUDE DES GIRONDINS DANS LE PROCÈS DU ROI
Le discours de Robespierre, « plein de traits éloquents, » suivant rexpre&sion de Çondorcet, mais qui brillaient « quelquefois à côté de paradoxes (1), » n'empêcha pas la Convention de s'ériger en cour de justice. Quand, pour répondre à Pétîon, qui avait insisté pour que le roi fût solennellement jugé, il voulut reprendre la parole et lire son projet de décret, de fortes clameurs étouffèrent sa voix, et, séance tenante, l'Assemblée décida , sur la proposition de Lecarpentier, que Louis XVI serait jugé par elle (2).
Ce procès du roi allait devenir un thème où tout devait être prétexte à combats et à récriminations entre les Girondins et les Montagnards. Ceux-ci, isolés et peu nombreux au début de la Convention, commen* çaient à se compter, à se discipliner, à voir leurs rangs se garnir; mais l'heure n'était pas venue où à leur tour ils domineraient la Convention, gouvernée jusqu'ici par leurs adversaires. Les Girondins étaient encore environnés d'une grande puissance ; la nomination d'une de leurs créatures, du médecin Cbambon, comme maire de Paris, semblait assurer leur influence sur le conseil municipal : aussi saluèrent-ils cette élection de leurs plus vives acclamations, a Voilà donc enfin le patriote Cbambon maire de Paris, malgré les clameurs et les intrigues des anarchistes, » s'écria le Patriote français (3). Cbambon avait eu pour compétiteur un avocat du nom de LuUier, accusateur public près le tribunal du 17 août, qui, à ce que prétendait mensongèrement la feuille de Hrissot, avait été proposé aux Jacobins par Robespierre (&}• Mais le renouvellement de la commune, de cette fameuse commune du 1 0 août, contre laquelle les Girondins s'étaient si violemment dé-
(1) Chronique de Paris, numéro du 4 décembre 1792.
(2) .tfon((6ur du 6 décembre 1792.
(3) Patriote françois, numéro 1210.
(4) Ibid , numéro 1197. LuUier avait été proposé aux Jacobins par Moras. Il serait difficile de rencontrer un journal mentant avec plus de cynisme que la feuiUe fie Brissot. Quant à sa polémique électorale, en voici un échantillon : < L^Huillier a été cordonnier... Il n'a fait aucune étude, il est ignorant, vindicatif... U poroU s'adonner an vin, etc., numéro 1197. » Ëtonnez-vous donc après cela, que, devenu procureur syndic du département, LuUier (et non L'HuilUer) ait montré quelque acharnement contre les hommes qui Pavaient si orueUement déchiré. Et c'est sur la foi d« ce journal-pamphlet que M. Michelet nous présente LuUier comme un cordonnier bomme de loi, et Phomme de Robespierre.
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chaînés , fut loin de leur être aussi favorable, et ils n'eurent pas lieu de se féliciter du résultat des élections municipales.
Grand fut leur embarras, j'imagine, dans le procès du roi. L'absoudraient-ils? le condamneraient-ils? L'absoudre, n'était-ce point risquer leur popularité dans le pays, où il semblait n'y avoir qu'une voix pour la condamnation ? « Nous sommes entourés de morts et de blessés. C'est au nom de Louis Capet que les tyrans égorgent nos frères, et nous apprenons que Louis vit encore ! » écrivaient un jour les représentants Hausmann, Reubellet Merlin (de Thionville) en mission {\). D'un autre côté, appartenait-il aux Girondins, ou du moins aux principaux d'entre eux, de frapper Louis XVI d'un arrêt de mort, eux qui, jusqu'au dernier moment, avaient tout fait pour sauver sa couronne? Dès le mois de décembre 1791, Robespierre, on s'en souvient, combattant une allégation de Brissot, avait prétendu que le véritable ennemi était aux Tuileries et non à Coblentz; et un mois avant l'insurrection du 10 août, jugeant l'Assemblée législative incapable de sauver la liberté, il avait réclamé la convocation d'une Convention nationale ; il était donc logique en poursuivant dans le roi la royauté elle-même. Mais Vergnîaud, qui, dans la matinée du 1 0 août, s'exprimant au nom de l'Assemblée législative, promettait au roi le maintien des autorités constituées; mais Guadet et Gensonné, qui, de concert avec Vergniaud, avaient, par l'entremise du peintre Boze, donné des conseils au monarque, comment pouvaient-ils aujourd'hui se porter ses accusateurs? Cette dernière circonstance, révélée en pleine Convention, devant laquelle Boze eut à donner des explications (2), influença sans aucun doute le vote de ces députés, et leur condescendance passée envers le roi déchu sembla leur faire une loi de se montrer plus sévères à son égard. Peut-être même cette nécessité d'être inexorables redoubla-t-elle leur acharnement contre la Montagne, dont les soupçons pesaient sur eux.
Comme s'ils eussent senti le besoin d'afQrmer bien hautement leur haine de la royauté, ils vinrent , par la bouche de Buzot, proposer la peine de mort contre quiconque tenterait de rétablir la monarchie en France, sous quelque dénomination que ce fût. Est-il vrai que dès lors ils crurent que leurs adversaires voulaient relever l'autorité suprême, asseoir le duc d'York sur le trône, pour y mettre ensuite d'Orléans et le remplacer lui-même par Marat et par Robespierre, que devait plus tard supplanter Danton? Cest du moins ce qu'affirme Tancien ministre Garât, à qui cela aurait été confié par Salies. Et oomme,
(1) Voyez cette lettre dans le Monittur du 12 janvier 1793.
(2) Moniteur du 5 janvier 1793.