LIVRE X. — DEFEXSE DE ROLAND
Trois jours plus tard, le 7 décembre, Robespierre remontait à la tribune pour défendre... Roland, accusé par un intrigant du nom de Viard, d'intelligences avec les émigrés réunis en Angleterre. On connaît cette scène maladroitement préparée par Chabot, où madame Roland comparut en véritable héroïne devant la Convention, à la barre de laquelle avait été mandé ce Viard dont les réponses équivoques provoquèrent ces paroles accablantes de Robespierre : « Tout ce qui me paraît résulter de ces réponses et de l'affaire tout entière, c'est que l'un des coupables est Thomme qui vient de répondre. » Achille Viard sourit et salua Robespierre. La Convention, après avoir entendu les explications de madame Roland, décréta l'arrestation de l'imprudent dénonciateur (1), à la confusion de Chabot et à l'indignation de Marat, qui tonna dans son journal contre la fourberie, l'hypocrisie, l'astuce et c la profonde scélératesse de la clique Roland (2). »
Mais que de violence aussi et de mauvaise foi dans les paroles et dans les écrits des Girondins! Chaque fois que, depuis l'ouverture de la Convention, Robespierre était monté à la tribune, il avait eu, pour prendre la parole, une vraie bataille à livrer. Jamais pareille animosité ne s'était vue contre un orateur : les Maury , les Cazalès et autres interrupteurs du côté droit de l'Assemblée constituante étaient largement dépassés. Tant d'intolérance de la part de ses adversaires lui inspira un remarquable article sur la police des assemblées délibérantes, dont le premier objet devait être , selon lui, d'assurer la liberté des suffrages, liberté sans laquelle il n'y avait ni gouvernement ni lois. C'était, d'un bout à l'autre, une allusion au triste tableau que présentaient les séances orageuses de la Convention, où le désordre semblait croître en proportion des dangers de la patrie, quand les délibérations auraient eu besoin du calme le plus imposant, de l'attention la plus soutenue, c Je ne puis m'accoutumer, » disait-il, « à voir le sanctuaire de la législation changé en une halle de marchands, et le président du sénat devenu le rival du faiseur de tours d'adresse le plus subtil . » Tel étai t, en efié t, le spectacle affligeant offert par la cabale
(1) Moniteur des 9 et 10 décembre 1792 et Journal de^ débaU et deê décrtU de la Cofivmicon, numéro 81.
(2) Voyez le numéro 72 du Journal de la Réputtique françoUe^ par TAmi du peuple.
girondioe : dès qu'un député n'appartenant pas à la faction ouvrait la bouche, on criait à tue-tète, on Tinterrompait à chaque mot, et trop souvent le malheureux orateur se voyait contraint d'abandonner la tribune sans avoir pu exprimer son opinion. Combien plus calme et plus majestueuse, plus soucieuse de sa dignité, plus pénétrée de la grandeur de sa mission, s'était montrée l'Assemblée constituante ! Robespierre pouvait en parler savamment, lui qui y avait livré de si glorieux combats. Et même, au temps de sa décadence, la grande Assemblée nationale avait eu pour la liberté des opinions un respect que ne connaissait pas encore la Convention dominée par la Gironde (1). Cet ordre et ce calme y dont Robespierre regrettait tant l'absence au sein de la Convention nationale, il les recommandait également au peuple de Paris dans un long discours qu'il prononça aux Jacobins, à la séance du 7 décembre. Rappelant les perfides manœuvres employées pour persuader aux départements que la ville de Paris était au pouvoir d'un petit nombre de factieux, il engageait la population à ne se porter à aucun mouvement de nature à nuire à la chose publique. Les intrigants, qui disposaient d'une force armée excitée contre la capitale, cherchaient à fomenter des troubles en retardant inutilement depuis trois mois l'issue du procès de Louis XVI, en accusant les meilleurs patriotes de vouloir ressusciter la tyrannie ; mais il fallait déjouer leurs desseins funestes et ne pas leur offrir la satisfaction de voir la capitale en proie à ces désordres qu'ils dénonçaient chaque jour. £t en effet, à entendre les Girondins parler sans cesse des agitations imaginaires de Paris, on pouvait certainement croire qu'ils n'auraient pas été fâchés de quelque soulèvement qui eût donné à leurs déclamations continuelles un semblant de raison. On devait donc en ce moment s'opposer à toute insurrection, se contenter d'éclairer l'opinion publique par tous les moyens possibles et désabuser les fédérés, les départements par de bons écrits, par des circulaires capables de dissiper le mensonge et l'erreur. Que si le pouvoir exécutif continuait s<hi affreux système, il fallait encore attendre le jour où la conspiration contre la liberté éclaterait tout à fait, et alors, disait Robespierrei « nous combattrons comme des hommes qui ont toujours voué leur vie à la cause de la liberté. » Puis, en terminant, faisant appel à ceux de ses collègues de la Convention présents dans la société, il les engagea à ne plus souffrir qu'un représentant du peuple fût scandaleusement privé du droit d'exprimer librement son opinion à la
(1) Voyez cet article dans les Lettres de M, Robeepierre à ses eommttkuu^ naméio 9, p. 365 à 3H: U a été reprodoit dans les ŒiÊvreê recaeilli^s par IjqKmxiaraje, t. III, p. 21.