LIVRE X. — SON OPINION SUR UNE PROPOSITION DE BANNIR LES CAPET
nommé député, à la Convention par les électeurs de Paris, et Lanjuinais ne manqua pas d'insinuer que ceux qui avaient*soutenu la candi» dature de d'Orléans voulaient le rétablissement de la royauté, afin que les grâces de la liste civile se répandissent à profusion sur eux, tout cela assaisonné de force lieux commune sur la tyrannie et de protesta* tions de haine contre la royauté (1). Or c'était un fait notoire qu'au sein de rassemblée électorale la candidature de d'Orléans n'avait pas eu de plus grand antagoniste que Robespierre ; personne ne démentit Chabot quand, répondant à Lanjuinais, il rappela cette circonstance (2). Et, chose assez singulière, tandis que des hommes siégeant sur les bancs de la Montagne combattaient comme souverainement injuste cette mesure d'ostracisme réclamée contre un prince qui avait donné k la Révolution quelques gages de dévouement, on voyait certains personnages admis dans l'intimité du duc d'Orléans se ranger au nombre de ses proscripteurs.Barère n'était-il pas le tuteur de cette jeune Paméla, élevée par madame de Genlis avec les enfants de Philippe Égalité? Potion n'était-il pas des intimes de la maison? n'avait-il pas, après la clôture de l'Assemblée législative, accompagné, dans un voyage en An**gleterre, une partie de la famille? Enfin, par quel hasard SiUery, le mari de la gouvernante des enfants d'Orléans, le confident intime et dévoué de cette maison, restait-il étroitement uni avec le parti qui voulait chasser celui dont il était depuis longtemps l'ami? Ce fut ce que Robespierre ne manqua pas de signaler très-vivement le soir même aux Jacobins et dans un article de son journal où il s'expliqua asseï longuement sur cette proposition de bannir tous les Capet.
Il n'était pas présent à la séance de la Convention, oà il lui avait été impossible de se rendre ; mais il tint à déclarer qu'il aurait voté , comme Saint-Just, pour la motion de Buzot, se séparant en cela d'une partie de ses collègues dont il était loin d'ailleurs de soupçonner les intentions. Seulement, cette motion lui paraissait conforme aux principes, aux* quels il croyait devoir immoler la maison dOrléans sans révoquer aucunement en doute le patriotisme de son chei. Il avouait avoir eu luimême le projet de demander le bannissement d'Égalité et de tous les Bourbon, et cette proposition n'avait rien d'inhumain à ses yeux; car
(1) MonUeur du 18 décembre 1793. Le r^&<«cain Lftnjuinais, on des plus violents réacteurs après Thermidor, entra dans le sénat de Bonaparte nn an après sa formation. Commandeur de la Légion d'honneur dès le consulat, il reçut en 1808 le titre de «omte. Après avoir voté en 1814 la déohéanee de Napoléon, il fat nommé membm de la ehaoàhra des pairs, oii il siégea jtuqa'à sa mort. {Biographie miotraUê^ k l'art* Lanjuinais.)
(2) Monitivr du 18 déoemlire, «M «iifM-a.
la famille exilée pourrait se réfugier à Londres où la nation pourvoirait d'une manière honorable a sa subsistance, ses membres n'ayant point démérité de la patrie. Ce n'était pas d'ailleurs un bannissement éternel auquel il les condamnait : « Leur exclusion n'est point une peine, y> disait-il, « mais une mesure de sûreté; et si les membres de cette famille aiment non pas les Brissotins, mais les véritables principes, elle s'honorera de cet exil, car il est toujours honorable de servir la cause de la liberté ; car cet exil ne dureroit sûrement que pendant les dangers de la patrie, et elle seroit rappelée lorsque la liberté seroit affermie. > On voit combien modéré se montrait Robespierre, en comparaison des promoteurs de la motion d'ostracisme dirigée contre la famille d'Orléans.
Là-dessous, du reste, il soupçonnait bien un piège. Ce n'était pas d'aujourd'hui que les hommes de la Gironde avaient tenté de faire admettre en principe que du moment où le nom d'un homme était de nature à alarmer ses concitoyens, on pouvait bannir cet homme par un décret d'ostracisme. Déjà huit mois auparavant, Guadet n'avait-il pas invoqué contre Maximilien cette vieille loi athénienne, remise depuis sur le tapis par Louvet et ses acolytes? Mais si l'ostracisme se comprenait jusqu'à un certain point dans un gouvernement établi, conome une mesure consacrée par le pacte social pour défendre la liberté et les lois contre l'ambition d'un citoyen puissant, comment concevoir, écrivait Robespierre, « qu'avant d'avoir élevé l'édifice de la constitution, les ouvriers chargés de le bâtir ensemble, s'occupent à se battre et à se chasser les uns les autres, et que les plus nombreux veuillent exterminer la min<)rité pour le construire suivant leurs convenances ou leurs fantaisies particulières? » L'appUcation de cette loi était d'ailleurs à Athènes d'une excessive rareté. Robespierre rappelait que pour la prononcer il fallait une telle quantité de suffrages qu'elle pouvait difficilement frapper un citoyen dont l'absence. ne fût pas absolument nécessaire à l'intérêt public. Souvent même elle devenait un titre de gloire, comme lorsqu'Aristide en fut atteint. Mais les modernes partisans de cette institu-* tion se montraient beaucoup moins difficiles. Disposés à n'admettre ^ d'autres règles que leur caprice et leur intérêt particulier, <r ils veulent, 3» continuait Robespierre, « bannir tous les jours qui leur plaira, afin de prouver d'une manière sans réplique leur violent amour pour la liberté. » Pour lui, disait-il aux Jacobins, si le système préconisé par ses adversaires pouvait un jour s'appliquer aux défenseurs de la Révolution, il s'y soumettrait avec joie, et vivrait heureux dans cet honorable exil, à la condition d'y trouver un asile obscur contre les persécutions de ses ennemis.