LIVRE X. SECOND DISCOURS SCR LE JUGEMENT DU ROI
sortant de la bouche d*un des principaux membres de cette faction qui depuis plus de trois mois gouvernait la France par la calomnie, n'étaient guère de nature à apaiser les ressentiments. On sentait trop percer Tesprit de parti sous cette question de Tappel au peuple jetée comme un brandon de discorde au milieu de la Convention. N'était-ce pas, de gaieté de cœur, appeler des représailles infaillibles et trop légitimes?
VU
A Buzot succéda Robespierre. Certes si une idée pouvait être populaire, flatter les masses, c'était bien celle de Tappel au peuple, mise en avant par les Girondins. Robespierre entreprit de la combattre, sans s'inquiéter de savoir si sa popularité en souffrirait, fidèle en cela à son système constant de mettre les questions de principe au-dessus de toute considération d'intérêt personnel. Rarement, je crois, une assemblée de législateurs ne fut ébranlée par un discours plus puissant que celui dont nous allons mettre l'analyse sous les yeux de nos lecteurs.
Après s'être étonné, en débutant, de voir une question sur laquelle tous les suffrages auraient dû, selon lui, se trouver d'accord, devenir une cause de dissensions et de tempêtes, Maximilien déclara qu'il n'en -était pas moins convaincu que tous les membres delà Convention étaient pénétrés d*une égale horreur pour le despotisme, animés d'un même -zèle pour l'égalité. Puis, il prit en quelque sorte l'engagement de raisonner au point de vue du système qui avait prévalu, c'est-à-dire de ne plus envisager la cause du roi comme une affaire sur laquelle les membres de la Convention auraient mieux fait de prononcer en hommes d'État et par mesure de sûreté générale, mais de la traiter comme un procès criminel soumis à l'appréciation de l'Assemblée transformée en cour souveraine de justice, c Je pourrois même ajouter, » dit-il, «r que je partage, avec le plus foible d'entre vous, toutes les affections particulières qui peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable quand il s'agit de calculer d'une manière abstraite le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre les^ennemis de l'humanité, j'ai senti chanceler dans mon cœur la vertu républicaine en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine. La liaine des tyrans et l'amour de l'humanité ont une source commune dans le cœur de l'homme juste qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentans du peuple doivent à la patrie, c'est d'immoler ces premiers mouvemens de la
sensibilité naturelle au salut d'un grand peuple et de rhumaniié opprimée. Citoyens, 1^ sensibilité qui sacrifie rinnocence au crime est une sensibilité cruelle, la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »
Était-ce, poursuivait-il, le désir de la nation qui forçait TAssemblée à se montrer rigoureuse envers Louis XVI? Nullement; c'était la nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publiques. Or, que proposait-on? un mode de jugement ou de ratification devant facilement entraîner les retards les plus funestes. N'eût-on pas condamné dans les vingt-quatre heures, sur des preuves mille fois moins convaincantes, un malheureux accusé d'un crime ordinaire? Quand, après son arrestation à Varennes, le roi était rentré humilié dans son palais, une clameur universelle s'était élevée contre lui; mais on avait adroitement laissé reposer l'affaire ; peu de temps après, c'était un crime d'invoquer contre lui la sévérité des lois, de réclamer la punition de son attentat, et ceux qui étaient restés fidèles à la cause publique, aux principes sévères de la liberté, étaient persécutés et calomniés dans toute l'étendue de la France. Pareille chose n'arriverait-elle pas aujourd'hui? Et quel prétexte invoquait-on pour retarder le jugement? L'honneur de la nation, la dignité de l'Assemblée ! L'honneur de la nation consistait à foudroyer les tyrans, et la gloire de la Convention à sauver la patrie et à cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. « La postérité, » disait-il à ses collègues, c vous admirera ou vous méprisera selon le degré de vigueur que vous montreree dans cette occasion ; et cette vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des despotes étrangers avec vous; elle sera le gage de notre servitude ou de notre liberté , de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la victoire. » On n'avait donc pas réfléchi à toutes les lenteurs qu'entraînerait cet appel au peuple? On allait convoquer les quarante-quatre mille assemblées primaires de la République, soit; mais n'était-ce pas décréter la guerre civile en permanence? Prévoyait-on les luttes orageuses auxquelles donnerait lieu une pareille question au sein de cette multitude de sections où ne manqueraient pas de se rendre en foule tous les mauvais citoyens, les Feuillants, les aristocrates et les émigrés, qu'on verrait revenir tout exprès pour peser sur les délibérations des assemblées primaires, pour influencer les hommes simples et corrompre à prix d'argent toutes les âmes vénales? Ne s'était-on pas aperçu qu'un semblable système était le meilleur moyen de rallier tous les royalistes, tous les