‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 27 sur 314 · LIVRE VI. — SA REPONSE MODEREE A DRISSOT · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — SA REPONSE MODEREE A DRISSOT

|alors Robespierre en s'adressant à Brissot avec une courtoisie extrême, !«: c]uelles précautions proposez-vous pour prévenir ces dangers et pour Kxnnbattre cette ligue? Aucune. Tout ce que vous avez dit pour nous \ rassurer se réduit à ce mot : a Que m'importe ! la liberté triom- Iphera de tout. » Ne dirait-on pas que vous n'êtes point chargés «de Tciller pour assurer ce triomphe, en déconcertant les complots de i ses ennemis ? La défiance^ dites-vous, est un état affreux ! beaucoup moins affreux sans doute que la stupide confiance qui a causé tous nos enibarras et tous nos maux, et qui nous mène au précipice. Législateurs patriotes, ne calomniez pas la défiance; laissez propager cette doctrine perfide à ces lâches intrigants qui en ont fait jusqu'ici la sauvegarde de leurs trahisons; laissez aux brigands qui veulent envahir et profaner le temple de la liberté le soin de combattre les dragons redoutés qui en défendent rentrée. Est-ce à Manlius à trouver importuns les cris des oiseaux sacrés qui doivent sauver le Capitole? La défiance, quoi que vous puissiez dire, est la gardienne des droits du peuple ; elle est au sentiment profond de la liberté ce que la jalousie est à Tamour. Législateurs nouveaux, profitez du moins de l'expérience de trois années d'intrigues et de perfidie; songez que, si vos devanciers avaient senti la nécessité de cette vertu, votre tâche serait beaucoup moins difficile à remplir ; sans elle, vous êtes aussi destinés à être le jouet et la victime des hommes les plus vils et les plus corrompus, et craignez que de toutes les qualités nécessaires pour sauver la liberté, celle-là ne soit pas la seule qui vous manque.

« Si l'on nous trahit, a dit encore le député patriote que je combats, le peuple est là. Oui, sans doute; mais vous ne pouvez ignorer que rinsurrection que vous désignez ici est un remède rare, incertain, extrême. Le peuple était là, dans tous les pays libres, lorsque, malgré ses droits et sa toute-puissance, des hommes habiles, après l'avoir endomoi un instant, l'ont enchatné pour des siècles. Il était là, lorsqu'au mois de juillet dernier son sang coula impunément au sein de cette capitale; et par quel ordre? Le peuple est là; mais vous, représentantSy n'y êtes-vous pas aussi? Et qu'y faites-vous si, au lieu de prévoir et de déconcerter les projets de ses oppresseurs, vous ne savez que l'abandonner au droit terrible de l'insurrection et au résultat du bouleversement des empires? » On reconnaît bien encore dans ces paroles l'homme qui craignit toujours de voir la liberté compromise dans les orages de la place publique ; c'est pourquoi il engageait si vivement ses concitoyens à veiller sur elle avec un soin jaloux pour n'être pas exposés à la nécessité de la revendiquer dans des luttes où elle pouvait s'abîmer entièrement.

La guerre que ron proposait était à la fois, suivant Robespierre, une guerre étrangère, domestique et religieuse, puisque, outre les princes allemands, on avait contre soi les émigrés et les prêtres réfractaires à qui la cour et les ministres portaient un si tendre intérêt. Or, avait-on jamais vu un peuple consolider sa liberté sous les auspices du despotisme qui le conviait à une telle guerre? Ou avait invoqué Texemple des Américains ; mais avaient-ils eu à combattre au dedans la trahison et le fanatisme? et s'ils avaient triomphé, guidés par Washington, croit-on qu'ils seraient arrivés au même résultat s'ils eussent été conduits par des généraux dévoués à Georges III ? Autant vaudrait dire que, pour vaincre Porsenna et assurer leur liberté, il était indifférent que les Romains fussent dirigés par les consuls ou par les fils de Tarquin.

Il valait mieux déclarer la guerre que de l'attendre, disait-on. Quant à lui, il eût préféré l'étouffer entièrement; mais, en l'admettant comme une nécessité, il importait plutôt, à son avis, pour le salut de la liberté, de se tenir sur la défensive que de provoquer les hostilités. En effet, à peine ouvertes, que verrait-on? Libre d'exécuter à loisir son plan de contre-révolution, ayant la force en main, le gouvernement traiterait en ennemi de l'État quiconque oserait appeler le soupçon sur un ministre, sur un général; et le patriotisme serait obligé de fléchir devant le despotisme militaire. S'il était beau pour des hommes de combattre sous les yeux de leurs femmes, de leurs enfants, pour leurs foyers, pour la patrie envahie; si alors le dévouement était facile et sans bornes, une défaite réparable ; si l'ambition des che.^s était moins personnelle, leur trahison moins fatale au pays et à la liberté, combien il en était autrement quand on portait la guerre au dehors ! Et comme Robespierre avait raison lorsqu'il montrait les puissances étrangères n'attendant que cette occasion de nous attaquer l car, pensait-il, elles auraient longtemps hésité à se livrer les premières; sans aucun prétexte plausible, à la plus odieuse et à la plus injuste des agressions. Ainsi on allait leur fournir un prétexte inespéré, et l'on s'imaginait rencontrer des partisans de notre constitution chez tous les sujets des despotes! Ah! sans doute, il l'espérait, d'heureuses circonstances les amèneraient un jour à reconnaître et à désirer aussi les bienfaits de notre Révolution, mais il fallait se garder d'abord de la compromettre à force d'enthousiasme et d'imprudences, et se prémunir en conséquence contre les pièges visibles dans lesquels la cour et le ministère cherchaient à entraîner l'Assemblée nationale. Etait-ce le moment de déclarer la guerre à l'étranger, quand à l'intérieur ceux qui conspiraient ouvertement contre la constitution demeuraient impunis? Non^ le danger n'était pas à Coblentz; Coblentz n'était pas une nouvelle

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