LIVRE VI. — SA RÉPONSE MODÉRE'E A BRISSOT
Carthage; non, le siège du mal n'était pas là, il était au milieu de nous, aux Tuileries, autour du trône, sur le trône même !
Et puis, était-on en état de faire la guerre? Après avoir montré nos frontières dégarnies, nos régiments privés de leurs chefs par la déserti(m ou commandés par des officiers suspects, nos gardes nationales sansarmes^ et les ministres ne daignant pas informer T Assemblée législative de leurs relations avec ces puissances dont on proposait de violer le territoire, Robespierre se résumait en ces termes : « 11 ne faut point déclarer la guerre actuellement. U faut avant tout faire fabriquer partout des armes sans relâche; il faut armer les gardes nationales; il faut armer le peuple, ne fût-ce que de piques; il faut prendre des mesdres sévères et différentes de celles qu'on a adoptées jusqu'ici, pour qu'il ne dépende pas des ministres de négliger impunément ce qu'exige la sûreté de l'État; il faut soutenir la dignité du peuple et défendre ses droits trop négligés; il faut veiller au fidèle emploi des finances, couvertes encore de ténèbres, au lieu d'achever de les ruiner par une guerre imprudente, à laquelle le système seul de nos assignats serait un obstacle si on la portait chez les étrangers; il faut punir les ministres coupables et persister dans la résolution de réprimer les prêtres séditieux.
c Si, en dépit de la raison et de l'intérêt public, la guerre était déjà résolue, il faudrait au moins s'épargner la honte de la faire en suivant l'impulsion et le plan de la cour. Il faudrait commencer par mettre en accusation le dernier ministre de la guerre, afin que son successeur comprit que l'oeil du peuple est fixé sur lui; il faudrait commencer par faire le procès aux rebelles et mettre leurs biens en séquestre, afin que DOS soldats ne parussent pas des adversaires qui vont combattre des guerriers armés pour la cause du roi contre une faction opposée, mais des ministres de la justice nationale qui vont punir des coupables. Mais si, en décidant la guerre, vous ne paraissez qu'adopter l'esprit de vos pdnistres; si, au premier aspect du chef du pouvoir exécutif, les représentants du peuple se prosternent devant lui; s'ils couvrent d'applaudissements prématurés et serviles le premier agent qu'il leur présente; s'ils donnent à la nation l'exemple de la légèreté, de l'idolâtrie, de la crédulité; s'ils l'entretiennent dans une erreur dangereuse en lui montrant le prince ou ses agents comme leurs libérateurs, alors comment espérez-vous que le peuple sera plus vigilant que ceux qu'il a chargés de veiller pour lui, plus dévoué que ceux qui doivent se dévouer pour sa cause, plus sage que les sages mêmes qu'il a choisis ?
c Ne nous dites donc plus que la nation veut la guerre. La nation veut que les efforts de ses ennemis soient confondus et que ses repré-
sentants défendent ses intérêts; la guerre est, à ses yeux, un remède extrême dont elle désire d'être dispensée; c'est à vous d'éclairer Topinion publique, et il suffit de lui présenter la vérité et Tintérét général pour les faire triompher. La grandeur d'un représentant du peuple n'est pas de caresser l'opinion momentanée qu'excitent les intrigues des gouvernements, mais que combat la raison sévère, et que de longues calamité^ démentent. Elle consiste quelquefois à lutter seul, avec sa conscience, contre le torrent des préjugés et des factions. Il doit confier le bonheur public à la sagesse, le sien à sa vertu, sa gloire aux honnêtes gens et à la postérité.
« Au reste, nous touchons à une crise décisive pour notre Révolution; de grands événements vont se succéder avec rapidité. Malheur à ceux qui, dans cette circonstance, n'immoleront pas au salut public l'esprit de parti, leurs passions et leurs préjugés mêmel J'ai voulu payer aujourd'hui k ma patrie la dernière dette peut-être que j'avais contractée avec elle. Je n'espère pas que mes paroles soient puissantes en ce moment; je souhaite que ce ne soit point l'expérience qui justifie mon opinion : mais dans ce cas-là même, une consolation me restera : je pourrai attester mon pays que je n'aurai point contribué à sa ruine. »
Ce discours imposant, d'une vue si perçante, plein de grandeur et d'enseignements, si sage, si énergique à la fois, et en même temps si convenable, si modéré à l'égard des Girondins (1), produisit une impression profonde sur la société des Amis de la coustitution; elle ordonna qu'il serait publié à ses frais et envoyé à toutes les sociétés affiliées (2). L'ex-marquis de Sillery monta ensuite à la tribune pour
(1) Ce qui n'empêche pas M. Miohalet, dans son étrange et aveugle prévention, passionnée à Texcës, contre Robespierre, de le peindre, des l'origine, « crédule à force de liainc » et s'empressant de croire les Girondins d'accord avec le parti feuillant (t. III, p. 359). Nous voulons croire que M. Michelet, crédule lui-même à force de partialité, n'a pas même lu ce discours, dont il ne cite qu'une courte phrase (p. 305), empruntée elle-' même au Journal des débats de la Sociétéj lequel se contente de le mentionner en ces termes : c M. Robespierre a donné de nouveaux développcmens aux motifs qu'il avoit déjà exposés pour ne pas déclarer la guerre. Son discours, plein de cet amour de la patrie qui entraîne tous les cœurs, a été souvent interrompu par des applaudissemens universels. Lorsqu'il parloit de la défiance qu'on devoit avoir du ministère , il étoit facile de s'apercevoir qu'il en parloit en homme pénétré de cette maxime qui sa trouve dans ses discours, que la défiance est au sentiment intime de la liberté ce que la jalousie est k l'amour. » Ce sont ces derniers mots que cite M. Michelet (voyez le numéro 113).
(2) Discours de Maiimilien Robespierre sur le portique V Assemblée naiioneUe doit prendre relativement à la proposition de guerre annoncée par le pouvoir exécutif, prononcé à 2a société le 18 décembre 1791 (in-8* de 28 pages), de l'imprimerie du Patriote fran- Çois, Il est suivi de cette note : c La Société des Amis de la Constitution a arrêté
UVRE VI. — OPINION DE REAL ET Ce CARRA 55
soutenir ropinion de la guerre; sou discours ne parut pas suffisant à Brissot, qui, un peu étourdi du succès de Robespierre, demanda la parole pour la prochaine séance afin de combattre ses objections (1). Les Jacobins étaient encore en suspens, partagés entre les deux partis; mais au dehors l'opinion démocratique semblait pencher du côté des partisans de la paix; et Tun des organes les plus accrédités de la cause populaire, les Révolutions' de Paris, publiait quelques jours après cette séance un long article très-remarquable et très-étudié sur les dangers d'une guerre offensive (2).
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Brissot avait sans doute trop présumé de ses forces en demandant la parole pour le lendemain; U ne se représenta dans la lice que le 30 décembre, douze jours après. Dans cet intervalle, on entendit un certain nombre d'orateurs, les uns pour, les autres contre Topinion soutenue par Robespierre. Citons parmi les premiers, Billaud-Varenne , CamOIe Desmoulins, le médecin Doppet, depuis général, et à qui la guerre parut un supplément très-critique à la Révolution (3). Parmi les seconds figuraient avec plus ou moins.d'éclat, Carra, Real, Manuel, La Source et Bancal. Rédacteur d'un journal dévoué aux Girondins, Carra avait, en peu de semaines, changé deux fois d'avis. Partisan de la geurre d*abord, on l'avait entendu, dans la séance du 12 décembre, aux Jacobins, parler en faveur de la paix; enfin il était revenu à l'opinion de ses amis, donnant ainsi le spectacle d'une versatilité que nous n'aurons que trop à signaler dans le parti de la Gironde. Quant à Real, il lui sembla que Robespierre ne s'opposait pas à la guerre à cause de la
rimpnssion de œ discours et l'envoi aux sociétés afiîliées, dans sa séance du 19
décembre 1791.
c Max. IsNÀBD, député à VÀjtâemblée nationale j'préBÏàent; La Souscb, Gbakgeveute, Ph.-Ch. Gocpilleau, députés à VAêsemblée nationale; REAL, L. PbrbocheLi J. Rousseau, secrétaires. »
(1) La Chnmiqua de Paris (journal de Condorcet) et le Patriote françois (journal de BriflMit) se gardèrent bien de rendre compte de l'effet produit par le discours de Robespierre. Le premier se contente de déclarer qu'il avait fait peu de prosélytes ; le seeond n*en dit pas un mot.
(2) Bévolutiont de Paris, numéro 128, p. 513 à 532.
(3) n est assez curieux de voir Doppet, dans ses Mémoires, chercber à établir que son opinion ne fut en rien influencée par celle de Robespierre. Cela n'avait pas besoin de démonstration; mais on l'avait accusé d'être Bobespierriste, et il écrivait après Thermidor! (Voyez ses Mémoires, collection Barrière et BerviUe, p. 36.)
guerre, mais seulement par la crainte que le pouvoir exécutif n'en abusât pour détruire la constitution et remettre la nation sous le joug. Tout le monde, suivant lui, voulait donc la guerre. Ceci n'était point rigoureusement exact. Nous avons vu comment, raisonnant en philosophe d'abord, Robespierre inclinait pour la paix ; puis comment, discutant en véritable politique, il concluait, le cas échéant, à la guerre défensive.
Aucune amertume d'ailteurs ne s'était mêlée jusqu'à présent àces discussions solennelles où chaque citoyen venait librement donner son avis, offrir à la patrie le tribut de ses lumières, et Robespierre n'avait pas encore eu la douleur de voir se séparer de lui, entraînés par les intrigants et les jaloux, les amis avec lesquels depuis si longtemps il était habitué à combattre pour la Révolution. Deux d'entre eux, Anihoine et Buzot, avaient, durant la session de l'Assemblée constituante, donné les preuves du plus ardent amour pour la liberté, et sachant quels services ils auraient pu lui rendre encore, Robespierre les avait vus avec peine rentrer dans la vie privée. Deux places étant devenues vacantes au tribunal criminel, celles de président et de vice-président, il crut devoir, mais en son nom personnel, recommander du haut de la tribune des Jacobins au souvenir des bons patriotes ces deux députés «qui, dans tous les temps,» dit-il,» ontbieriservila chose publique(l).» Le surlendemain Buzot fut élu vice-président de ce tribunal, et Treilhard , ex-député comme lui, président. Quant à Anthoine, il fut appelé, quelques semaines après, à une place de juge suppléant d'un des tribunaux de Paris.
Cependant Brissot avait terminé la rédaction de sa réplique; il vint en donner lecture aux Jacobins dans la séance du 30 décembre. Autant Robespierre s'était montré modéré, bienveillant envers les Girondins partisans de la guerre, autant il avait rendu hommage à la pureté de leurs sentiments, se gardant bien de les confondre avec les amis de la cour, qui, en poussant à la guerre, ne songeaient qu'à plonger le pays dans de nouveaux embarras et qu'à faciliter au pouvoir exécutif les moyens d'anéantir la constitution, autant Brissot se montra violent, injuste et amer. Au lieu de s'en tenir à raisonner froidement, comme avait fait son contradicteur, il appela à son aide l'épigramme et même l'injure, entrant ainsi dans la voie des personnalités regrettables, et se servant d'une arme qu'on pouvait si aisément retourner contre lui.
Il voulait, disait-il, laisser de côté les phrases oratoires, c'était déjà.
(1) Jounial des débats de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 118.