LIVRE X« <— LA QUESTION DES EMIGRES êW
La présence, à Paris et dans plusieurs autres villes, d*un grand nombre d'émigrés , rentrés au mépris des lois rendues contre eux , ne pouvait manquer d'éveiller l'attention sévère de la Convention nationale. La question se trouva soulevée le jour môme où avaient lieu dans Paris les troubles dans lesquels ils étaient fortement soupçonnés d'avoir trempé. Le 25 février, Saladin dénonça le tribunal du district d* Amiens pour avoir ordonné l'élargissement d'un prêtre" arrêté au moment où , après émigration, il disait la messe au milieu d'une nombreuse réunion. Saladin demanda que ce jugement fût cassé et que les juges fussent traduits à la barre de la Convention. Goupilleau vint, après lui, proposer à l'Assemblée, attendu que les prêtres déportés semblaient sortir de dessous terre, d'autoriser les corps administratifs à faire des visites domiciliaires dans tous les lieux suspects de receler des prêtres ou des émigrés. Puis Lebardi (du Morbihan) montra « ces monstres fanatiques » parcourant toute la Bretagne et répandant l'esprit de discorde et de haine dans les chaumières des cultivateurs (1). On était à la veille du soulèvement de la Vendée.
Robespierre prit alors la parole. Les troubles dont à cette heure les subsistances étaient le prétexte, les mouvements contre-révolutionnaires qui en ce moment même éclataient à Lyon, coïncidaient d'une façon assez significative à ses yeux avec la rentrée illégale des émigrés dans le pays. Le sol de la République était présentement inondé de ces ennemis jurés de la Révolution. Un tel état de choses tenait d'abord aux vices essentiels de la loi sur les émigrations, ensuite aux infidélités des onctionnaires chargés de la metti'e à exécution. Aucune mesure de précaution n'avait été prise contre les directoires convaincus de connivence avec les émigrés et les prêtres. Or, il arrivait ceci : c'est que l'on sévissait contre les émigrés faibles, pauvres et impuissants, tandis que les riches trouvaient aide et protection au sein d'un grand nombre de municipalités et de directoires, où, pour juges, ils rencontraient des amis, des parents, leurs anciens baillis, leurs fermiers, leurs procureurs fiscaux, et parvenaient à rentrer dans la possession de leurs biens. Les émigrés suppliants étaient peut-être plus dangereux qu'armés et menaçants. Et, ajoutait Robespierre dans son journal, « je ne
(1) Moniteur du 7 mars 1793, et Journal des débats et des décrets de ta Contention, numéro 168, p. 60 et 61.
dis rien de leurs femmes I » mot bien profond. Ne sera-ce point par elles que s'évanouira le patriotisme inflexible de tant de révolutionnaires ardents? Ne sera-ce point le sourire d*une enchanteresse qui entraînera le perfide et immoral Tallien dans cette voie de réaction fatale au bout de laquelle la République finira par s'abtmer dans le despotisme?
Robespierre appuya donc la proposition de Saladin et demanda ensuite qu'allant à la source même du mal, on revisât complètement la loi en y ajoutant une pénalité contre les directoires convaincus de connivence avec les étnigrés. Sans doute c'était là une mesure révolutionnaire en dehors des règles ordinaires de la jurisprudence civfle, mais le régime des temps de guerre et d'orage, disait-il avec raison, ne pouvait être en tout semblable à celui des époques de paix et de concorde. Ce qu'il voulait, d'ailleurs, c'était une loi conçue en termes précis et n'ouvrant pas carrière à des interprétations évasives ou arbitraires (1 ). Après les observations de Robespierre, la Convention adopta les propositions de Saladia et de Goupilleau.
Quelques jours plus tard, le 5 mars, La Source étant venu proposer à la Convention de ne point ranger dans la catégorie des émigrés les garçonsde dix-huitans accomplis, non coupablesd'avoir porté les armes contre la République, et les filles de vingt et un ans, à la charge par eux de revenir en France dans un délai de trois mois et d'y rester, Robespierre réclama vivement l'ajournement de cette motion ; car, dit-il, si l'on admet une exception en faveur des filles, pourquoi ne pas en admettre une également au profit des femmes. Celles-ci n'étaient-elles pas moins indépendantes encore? A cela La Source répondit que c'étaient les femmes qui, la plupart du temps, avaient engagé leurs maris à s'armer contre la République, et il s'étonna d'entendre Robespierre embrasser leur défense. Mais, en s'exprimant ainsi, Maximiiien voulait tout simplement faire toucher du doigt les dangers et l'inconséquence de la proposition de La Source. Tout en partageant les sentiments d'humanité dont paraissait animé son collègue, il ne concevait pas comment on pouvait songer au rappel des fils d'émigrés. Ne seraitce pas grossir de nouveaux alliés les rangs des intrigants et des traîtres? Ne serait-ce pas inoculer dans les veines de la République naissante le poison de l'incivisme? On devait, selon lui, adopter la question préalable sur toute idée de rappeler les enfants mâles d'émigrés, et, quant aux filles, reviser la loi afin d'adoucir la peine.
(1) Monitevr du 27 février 1793 et Uttrei éê M. Bdtetpierrt à jm CQmmtUam^
numéro 8 de la 2« série, p. 379 à 385.