‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 29 sur 314 · LIVRE VI. SECOND DISCOURS DE BRISSOT · texte numérisé non relu

LIVRE VI. SECOND DISCOURS DE BRISSOT

une réponse conunode à défaut d'arguments sérieux. Robespierre, on s'en souvient, lui avait donné l'exemple d'une urbanité parfaite; tout en le combattant, il n'avait pas élevé le moindre doute sur la droiture de ses intentions, l'avait appelé, à diverses reprises, législateur patriaU; Brissot, au contraire, brisa avec toute convenance, alla jusqu'à joindre la calomnie au dédain. S'emparant d'une phrase où Robespierre s'était plaint de la lenteur des progrès de la liberté en France, il l'accusait, avec une étrange perfidie, d'avoir voulu dégrader le peuple français, en le comparant aux peuples qui géràissaient dans l'esclavage. «Ah! » s*écriait-il, après s'être complaisamment extasié sur les conquêtes de Tespnt public, « ah ! qui n'a pas frémi , qui n'a pas été indigné de cette comparaison? Qui n'a pas été déchiré de voir un défenseur du peuple citer contre lui la cruelle catastrophe du mois de juillet? » 11 n'est pas besoin d'insister sur l'aigreur et Tinjustice de ces paroles ; tout lecteur comprendra combien douloureusement elles durent retentir an cœur de Robespierre. En vain, croyant peut-être en adoucir l'amertome, l'orateur ajouta : « C'est depuis cette époque que nous voyons à notre tête les Pélion , les Rœderer , les Robespierre , et l'ingénieux Camille Desmoulins, qui a épuisé tout son esprit et toute son érudition pour soutenir la thèse des aristocrates; si nous les voyons, dis-je, à notre tête , c'est que le peuple était là. » On ne sait trop comment interpréter ^cette phrase ambiguë. Robespierre soutenait donc aussi la thèse des aristocrates? Ce reproche indirect, adressé au plus énergique défenseur de la cause populaire, n'était que ridicule. Eh bien! les journaux girondins ne tarderont pas à suivre le déplorable exemple donné par Brissot ; et bientôt, n'ayant aucune bonne raison à alléguer contre un homme qu'ils s'attacheront à décrier avec un acharnement sans égal , ils le poursuivront d'accusations dont l'absurdité seule le disputera à l'injustice, c On voit, » a dit avec raison un illustre écrivain, « si dans cette grande querelle les premiers torts furent du côté du démocrate ou des ambitieux (1). » Il n'entre point dans notre cadre de donner une analyse complète des discours infiniment longs de Brissot (2) ; nous avons dû en détacher les traits les plus saillants dirigés contre Robespierre. Ajoutons qu'il fit l'apologie du ministre Narbonne, dont, suivant l'orateur girondin, la haine contre les émigrés devait être naturelle et sincère. Robespierre en doutait fort, et nous savons 'aujourd'hui combien il était dans le vrai. Quant aux craintes

a) M. de Lamartine, EUtoire des Girondin», t. II, p. 57 de la !'• édition. (2) Ce discours de Brissot a été imprimé m extenso. On en trouve de longs extraits dans les numéros 874 et 885 du Patriote françoU,

tirées de l'exemple de César, elles étaient chimériques aux yeux de Brissot. On sait encore de reste qui des deux se trompa. Les généraux patriotes ne manqueront pas, disait Brissot, et en cela Robespierre se trouvait être de son avis ; mais ce fut surtout quand la guerre devint tout à fait populaire, c'est-à-dire quand la nation elle-même en eut la direction, que la liberté enfanta des héros, et que sortirent des rangs du peuple des généraux qui ont nom Hoche, Marceau, Kléber.

Brissot, en terminant son discours, avait exhorté les patriotes à se soumettre à la loi, et à ne se permettre aucune attaque contre la constitution, mais en termes si affectés qu'on pouvait croire de sa part à l'intention d'inculper plusieurs orateurs et certains écrivains' de la société. Aussi Robespierre et Danton réclamèrent-ils vivement contre une censure qui leur parut porter atteinte à la liberté des opinions. Une extrême animation se répandit dans toute la salle. Brissot ramena le calme en rendant un éclatant hommage à l'attachement de la société et de Robespierre pour la constitution, à laquelle, en effet, les Jacobins demeurèrent fidèles jusqu'au jour où elle fut déchirée par le peuple, et il s'engagea à modifier la fin de son discours de manière à ne laisser subsister aucun doute sur ses intentions (1).

La réponse de Robespierre ne se fit pas attendre; deux jours après l'infatigable lutteur montait à la tribune des Jacobins. C'était le 2 janvier 1792 ; il inaugurait, pour ainsi dire, la dernière aimée de la vieille monarchie française.

Cette fois, — et c'était bien naturel, — blessé de quelques paroles désobligeantes de Brissot, il garda un peu moins de ménagement, sans cependant chercher à envenimer le débat; s'il mit quelque vivacité en discutant la question de principe, il laissa entièrement de côté la personne de son adversaire. Grave et noble fut son début : « Des deux opinions qui ont été balancées dans cette assemblée, » dit-il, après avoir mis sur. le compte d'un malentendu, facile à dissiper, la division qui existait à ce sujet entre les bons citoyens, « l'une a pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination , toutes les espérances bril* lantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le

(1) Journal de» débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 120.

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plus puissant peut employer pour influer sur Topinion; l'autre n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir la seconde arec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire; c'est pour celle-ci que je me déclare. »

Il s'agissait avant tout de savoir quel parti , dans les circonstances présentes, la nation et ses représentants devaient prendre à l'égard des ennemis intérieurs et extérieurs; tel était, ^elon lui, le point de vue auquel il fallait se placer. Sans doute , si des traits ingénieux , si la peinture brillante et prophétique d'une guerre promptement terminée par les embrassements fraternels de tous les peuples, étaient des motifs suffisants pour décider une question aussi sérieuse, il serait disposé à se rendre: mais pouvait-on compter sur ces résultats séduisants? Lui aussi, s'il eût été maître des destinées de la France, il eût dès longtemps envoyé une armée en Brabant, secouru les Liégeois, brisé les fen des Bataves ; au lieu de songer à déclarer la guerre à des sujets rdïelles, il eût pris des mesures pour les empêcher de se rassembler et n'aurait pas permis à des ennemis plus formidables de les protéger et de nous susciter au dedans des dangers plus sérieux. Mais est-<;e que la guerre dirigée par le pouvoir exécutif serait la guerre promise par l'enthousiasme de quelques orateurs? Comment croire que la cour, quand jusqu'ici on l'avait vue protéger constamment les émigrations et les émigré, s'opposer de toutes ses forces au développement des principes de la liberté et de l'égalité, se résoudrait de bon cœur à une nesure aussi décisive que celle de la guerre, si elle n'entrait dans son plan de contre-révolution ?

Brissot, dans son premier discours, s'était vivement élevé contre ce sentiment de défiance qui empêchait le peuple de croire à la sincérité des démonstrations du pouvoir exécutif, attiédissait son attachement et rdkhait sa soumission. Robespierre lui avait déjà répondu à ce sujet; i y revient encore : « La défiance est un état affreux! Est-ce là le lan* 9^ d'un homme libre qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui parlez ici? Quoi ! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir exécutif de marcher, et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi ! c'est le peuple qui doit croire aveuglément aux démonsinuionê du pouvoir exécutif, et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la confiance du peuple, non par des démonstrations , mais par des faits? La défiance attiédit son attachement! Et à qui donc le peuple doitnil de l'attachement? Est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains, ou bien à la patrie, à la liberté? Elle relâche sa soumis--

sion! A la loi, sans doute? En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre dernier discours. »

Robespierre s'étonnait profondément de l'optimisme d'un homme qui vingt fois avait dit sur la politique et l'esprit immoral des cours tout ce que pouvait dire un homme ayant la faculté de penser. Mais les ministres avaient été changés , arguail-on. Qu'importait le changement des personnes si les principes étaient les mêmes, si les actes ne valaient pas mieux? Quant à lui, il n'hésitait pas à s'exprimer librement sur les ministres, parce qu'il ne craignait pas d'être soupçonné d'avoir spéculé sur leur changement, ni pour lui, ni pour ses amis.

On comprend ce qu'une pareille déclaration devait jeter de trouble dans rame de Brissot, qui, comme pour justifier les soupçons de Robespierre, allait bientôt occuper, par ses amis du moins, les plus importantes positions ministérielles, et qui dès lors jugeait convenable de ménager les ministres et de leur trouver du patriotisme, en attendant qu'il proposât, lui aussi, la mise en accusation de l'un] d'eux. Quant à Robespierre, il ne voyait aucune différence entre Montmorin et de Lessart, et l'Assemblée législative n'allait pas tarder à se montrer de son avis en décrétant ce dernier d'accusation. Il ne se sentait pas disposé davantage à accorder sa confiance à un ministre de la justice qui, tout récemment encore, avait demandé à l'Assemblée nationale de retarder l'établissement des nouveaux tribunaux criminels sous le prétexte peu sérieux que la nation n'était pas mûre pour les jurés, et que l'hiver était une saison trop rude pour la mise en activité de cette institution, partie essentielle de notre constitution cependant, et réclamée par l'humanité à bon droit indignée de la tyrannie insupportable de l'ancienne justice criminelle. On reconnaît là l'éternel argument de tous les ennemis plus ou moins déguisés du progrès et des lumières : ils en relèguent volontiers l'avènement et la diffusion à une époque indéfinie» comme Bergasse qui remettait la meilleure constitution à la résurrection des mœurs ; ce qui faisait dire à Camille Desmoulins que c'était la remettre à la résurrection des morts, et que l'on convoquerait une Assemblée constituante dans la vallée de Josaphat.

On convenait bien qu'une coalition d'intrigants ligués contre les principes de l'égalité et de la liberté, et qui, chaque jour, essayaient de battre en brèche la constitution, voulaient la guerre, comme la cour

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et les ministres ; mais on ne s'en alarmait pas, parce que, disait-on, les uns et les autres se joindraient aux patriotes pour combattre les émigrés. Naïve illusion, selon Robespierre, d'imaginer que les partisans de la cour allaient pactiser avec ceux qu'ils traitaient journellement de factieux ; pour lui, paraphrasant ces mots du poëte, Timeo Uanaosy il se méfiait surtout des avances des courtisans, des aristocrates, des modérés, et déclarait nettement qu'au point de vue patriotique, il serait tenté de se croire en assez mauvaise compagnie au milieu d'eux (1). L'erreur de Brissot, et de tous les partisans de son opinion, Tenait surtout, suivant Robespierre, de ce qu'ils ne songeaient pas assez dans quelles mains se trouverait la direction de la guerre. Serait*eJle conduite par le peuple obéissant au génie de la liberté? nullement, mais par la cour et ses officiers. Il désirait sincèrement, quant à lui, voir cesser les malentendus existant entre tous les amis de la liberté ; mais était-il possible de supposer la cour capable d'ébranler le trtoe de Léopold, elle qui s'était toujours montrée si bien disposée eoveiB l'Autriche, et avait, par ses menées, troublé la révolution de Brabant? N'était-il pas plus naturel de la croire disposée à diriger la guerre de façon à ne pas la rendre funeste aux ennemis de la Révolution et aux partisans du pouvoir absolu des rois?

En vain on avait montré nos armées triomphantes, s'élançant à la cooquâte de l'Allemagne, établissant partout des directoires, des municipalités, imposant en quelque sorte notre constitution, — et ici Robespierre faisait surtout allusion à un discours prononcé la veille aux lacobins par Anacharsis Clootz, dans lequel l'orateur du genre humain proposait une guerre de propagande , — ces magnifiques prédictions^ disait Maximilien, sont démenties par le bon sens, et contraires à la liberté même. « Le gouvernement le plus vicieux, j» disait-il, « trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans Téducatioo des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse nato dans la tète d'un politique, est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés, et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les

(1) A lire M. Mîchelct, qtii travestit tout à fait les paroles de Robespierre (t. III, p 387), on croirait que le sévère tribun accusait Brissot et la Gironde de s'entendre avec la cour, les Feuillants, Xarbonne et La Fayette. Cela est tout à fait inexact, n rrpTocbe :i Brissot Je croire an patriotisme apparent de la cour et des ministres, ce ^ est bien différent.

repousser comme des ennemis. » Comment ne pas applaudir à ces belles paroles, éternellement vraies!

Avant de songer à porter notre Révolution chez les nations étrangères, il fallait d'abord la consolider chez nous, poursuivait-il, et prétendre donner la liberté aux autres, avant de l'avoir soi-même conquise entièrement, c'était s'exposer à éterniser sa propre servitude et celle du monde entier. Il était plus aisé de graver la Déclaration des droits sur des tables d'airain que de la buriner dans le cœur des hommes, corrompus la plupart par le despotisme, et en proie à l'ignorance, aux préjugés, aux passions. Pouvait-on douter de cette vérité quand chaque jour on la voyait foulée aux pieds, quand l'aristocratie se reproduisait incessamment sous des formes nouvelles? La constitution, que l'on disait fille de cette Déclaration, ressemblait-elle si fort à sa mère? N'était-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains de cette coalition d'anciens membres de l'Assemblée constituante à qui il ne fallait sans doute, pour l'achèvement de ses projets liberticides, que l'adoption des mesures qu'il combattait en ce moment?

Sans doute, il en avait la conviction, notre Révolution influerait plus tard sur le sort du globe ; pour sa part, il ne renonçait pas à une à douce espérance ; mais dans tous les cas il faudrait, pour arriver ï cet heureux résultat, que les destinées de notre liberté ne fussent pas confiées à ceux qui la détestaient. Toutes les puissances de l'Europe, même de concert avec nos ennemis intérieurs, étaient incapables, avait-on prétendu, d'entretenir une armée suffisante pour favoriser le système d'intrigues auquel la Révolution française était en butte. Une telle proposition ne lui paraissait pas mériter d'être réfutée, et l'avenir prouvera trop bien combien étaient justes les appréhensions de Robespierre. Il engageait ensuite ses adversaires à se mettre d'accord avec eux-mêmes; tantôt on se contentait d'aller donner la chasse aui rassemblements de Coblentz, tantôt on parlait d'aller briser les trônes de tous les tyrans. Or les émigrés n'étaient redoutables qu'autant qu'ils avaient l'appui de ces ennemis du dedans, à l'égard desquels on semblait n'avoir aucune défiance. On avait parlé de l'honneur du nom français : il ne connaissait pour lui d'autre honneur que la magnanimité, h sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu; quant à ce faux point d'honneur de l'aristocratie, qui s'alliait si bien avec la trahison, on devait h laisser au delà du Rhin, il appartenait à tous les chevaliers de Co blentz.

C'était k Coblentz qu'était le siège du mal, avait-on de nouveau sou tenu ; non, répétait Robespierre, il est à Paris même ; et avant de songe à troubler la paix des États de l'Europe, à porter violemment la libert

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