LIYRE X. — SON OPINIOX SUR LES TROUBLES PUBLICS 64T
en décrétant des travaux qui contribuassent à la gloire et à la prospérite de rÉtat, en arrêtant le brigandage des sangsues publiques^ en rétablissant le crédit des assignats et en punissant sévèrement les prévaricateurs et les fripons (1).
Bien mieux, on Tentendit aux Jacobins, dans la séance du 13 mars, blâmer Irès-sévècement la tentative insurrectionnelle du 10, laquelle avait échoué devant le bon sens de la population parisienne. Désigné par la calomnie aux coups de la réaction, il se vanta d*avoir plusieurs fois cependant arrêté les effets du patriotisme irrité contre la tyrannie. Partisan des insurrections nécessaires, il détestait les mesures partielles, les mesures avortées que désiraient les despotes, parce qu'elles leur offraient l'occasion d'écraser la liberté. Ainsi, les scènes dont la Convention, la veille, avait été le théâtre, la pétition furieuse et intempestive par laquelle la section Poissonnière avait réclamé un décret d'accusation contre Dumouriez et demandé les têtes de Gensonné, de Vergniaud et de Guadet , pétition flétrie par Marat lui-même comme tendant à la dissolution de la Convention, paraissaient à Robespierre une manœuvre dirigée contre la liberté. En effet, qu'en était-il résulté? c'est qu'on en avait profité pour faire le procès au patriotisme ardent. Des propos indiscrets avaient été érigés en crimes, et leurs auteurs marqués d'avance comme les premières victimes qui devaient tomber sous les coups du tribunal révolutionnaire. Rien de plus impolitique en conséquence que cette échauffourée du 10 mars, présentée par le libelliste Louvet comme l'œuvre de la Montagne et de la faction d'Orléans (2). Au reste la société des Jacobins était si bien dans les sentiments de Robespierre à cet égard, qu'elle s'était, d'un élan à peu près unanime, élevée contre Varlet et Fournier, les principaux instigateurs de cette journée.
Eh bien! malgré cela, — et c'était ce dont s'indignait Robespierre, — on avait inculpé la société, en la rendant responsable de conversations inconsidérées tenues dans les cafés par des individus soudoyés ou égarés. Là se reconnaissait le système d^hommes toujours acharnés à persécuter les patriotes, à calomnier Paris, le système de ceux que Marat désignait sous le nom des hommes d'État^ et qu'à plus juste titre il appelait, lui, les intrigants, et qui paraissaient plus soucieux de livrer au tribunal révolutionnaire les Jacobins et les députés de la
(1) Voyez dans le numéro 9 des Lettres de M. Robespierre à se» commettans {2^ série) l'article intitulé : Sur les troubles de Paris, p. 427 h 439. Article reproduit dans les OEuvres.., t. III, p. 280.
(2) A la Convention nationale et à mes commettans j sur la conspiration dit 10 mars et ui factiQn d'Orléans, Voyez à cet égard les Mémoires de lj>uvet, p. 76.
e4» raSTOIBE DE ROBESPUSRRB
Montagne que les émigrés et les généraux traîtres à la patrie. Quant à ces
< membres de la Convention, dénonciateurs continuels des Jacobins, qu'ils «léployassent le même zèle contre les émigrés, contre les banquiers coupables de Londres et de Paris, les patriotes leur pardonneraient; car, disait Robespierre, c nous ne demandons pas la perte de tous les enne-
< mis de la liberté, nous demandons qu'ils se convertissent et qu'ils vivent. V De grands murmures l'avertirent ici que toute la société ne partageait pas sa modération, c Déjà, » reprii-il, « ils sont connus pour ^e vils intrigans; avertissons la nation, rallions les citoyens, mais sans imprudence; montrons à la fois une sagesse profonde et une énergie invincible. » La Convention, avait-il dit, serait toujours le boulevard de la liberté; à cette heure elle se trouvait placée entre l'alternative de devenir l'esclave d'une faction ou de mourir pour la liberté; mais non, s'écriait-il en terminant, c ma patrie ne sera pas esclave d'un Brissot, d'un Brunswick... Nous saurons mourir, nous mourrons tous. > Oui, tous, tous, répétèrent plusieurs vobc au milieu des applaudissements (1). Mais tel n'était point l'avis de Marat* Se rappelant le vieux proverbe : Mieux vaut occire qu'être occis, il répondit : « Non, nous ne mourrons point; nous donnerons la mort à nos ennemis; nous les écraserons. » II n'y avait pas d'ailleurs, selon lui, à s'alarmer du vain triomphe d'une faction scélérate (2).. On ne doit pas s'étonner outre mesure des violences de Marat contre la Gironde, et que, plus que per* sorme, il ait travaillé à sa perte, car jamais homme n'a été plus indignement outragé ; et si ses adversaires avaient assurément le droit de combattre des exagérations de plume, dont ils étaient loin d'être exempts eux-mêmes, son patriotisme, qu'il était ridicule de révoquer en doute, leur commandait plus de modération et plus d'égards.
Vers ce temps-là eut lieu, paratt-il, une tentative de réconciliaticm «ntre les Girondins et les Montagnards. Danton, dont les emportements patriotiques tenaient plutôt, à mon avis et d'après l'étude attentive que j'ai faite de ce personnage fameux, à une question de tempérament qu'à des principes bien arrêtés et longuement médités, aurait, je crds,
(1) Jwimal de» débats et de la correspondance de la Société des Jacobinsy numéro 373. — I^ blftme public infligé par Robespierre à certaines sections à cause de leur condoite dans les journées des 10, 11 et 12 mars, n'empêche pas M. Michelet (Bistoirê de Im Révolution, t. Y, p. 394) do prétendre c que Robespierre voulait qu'on arrêtât Isa Girondins. » Et pourquoi cela ! parce que tel avait été Tavis de la section de Bon Conseil, c menée, » dit-il, c par LhuilUer, confident de Robespierre. » Voilà bien des confidents prêtés à Robespierre par M. Michelet. L'illustre historien hante les esprits. Lnllier, qui vraisemblablement était surtout attaché à Danton, puisqu'il fut ponr- Ktivi comme complice de ce dernier, s*est-il levé de sa tombe pour fournir ce rensoi* gnement à M. Michelet ?
(2) Journal des débats et de la correspondance.., numéro 374.
UTRE X. — LA SOCIÉTÉ POPUUURB D* AMIENS 64ft
TolontierB tendu les mains aux premiers s'il les avait trouvés pins accommodants. Il était en communication avec eux, comme cela résulte d'une interpellation de Boyer-Fonfrède à la séance du 13 mars. Le surlendemain, s'il faut s'en rapporter à Marat, il était, au sein même du comité de défense générale, Tobjet de Oagomeries outrées de la part de Guadet ( 1 ) . De son côté, Robespierre eut avec Buzot une explication toute fraternelle. Ils avaient été jadis liés si intimement, aux beaux jours de l'Assemblée ccmstituante ! Pourquoi donc ne tomberaient -ils pas, ces nuages qui s'étaient élevés entre eux! Ah! étaitK)n tenté de leur dire, bannissez donc le soupçon malsain, les défiances injustes perfîdem^t semées sous vos pas ; vous avez l'un et l'autre dans le cœur la haine des tyrans, l'amour de la République et de la liberté ; vous êtes vraiment frères : reconnaissez-vous à ces signes certains; allons! embrassez-vous, et la patrie est sauvée, la République fondée! Mais vain espoir! On convint de se réunir (2); la réunion n'eut pas lieu, empêchée peut-êtres par les irascible amis de Buzot. Le sort en est jeté désormais; plus de trêve ! la lutte sans fin, la lutte à mort !
Habiles à tirer parti de cette prétendue conspiration du 10 mars contre la Convention nationale, conspiration qui n'avait existé que dans leur imagination, et à laquelle un magnifique discours de Vergniaud, plein d'assertions hasardées et mensongères, avait, après coup, donné un semblant d'existence, les Girondins recommencèrent de plus belle à inonder les départements de leurs diatribes journalières.Une longue adresse de la société populaire d'Amiens, lue à la Convention nationale dans la séance du 2k mars, réclamait impérieusement, entre autres choses, un décret de bannissement étemel c contre la race exécrée » de tous les Bourbon, une loi contre les provocateurs au meurtre et les fauteurs d'anarchie, une force départementale autour de l'Assemblée, la destitution de la commune de Paris, le rappel de Roland, le rapport du décréta cornmercicide et monstrueux » portant abolition de la contrainte par corps, et un décret d'accusation « contre les criminels Robespierre, Danton, leurs infâmes affiliés, et le parricide Marat, médecin du frère du tyran Capet. j» La lecture de cette adresse, si manifestement écrite sous l'inspiration girondine , souleva quelque tumulte. La Convention se contenta de l'improuver et de passer à Tordre du jour (3). Robespierre, comme Marat et Danton, avait dédaigneusement gardé le silence.
(1) Voyez le Publiciëte de la Réfmbliqve françoise^ Buméro 147.
(2) Voyez à cet égard les explications fournies par Maare à la société des Jaoobins (séance du dimanche 17 mars 1793), Journal du débats el dé la correspondance de la Société, etc., numéro 377.
(3) Voyee le Moniteur du 26 mars 1793.
Tout cela n*était pas fait pour apaiser les haines ; et cependant, de son respect pour la Convention nationale , Robespierre semblait s'attacher à fournir une preuve nouvelle chaque jour. Ainsi, le 22 mars, aux Jacobins, Desfieux ayant donné lecture d'une adresse venue de Marseille. adresse dans laquelle les signataires déclaraient ne plus reconnaître pour membres de la Convention que les représentants qui siégeaient sur «Y la sainte Montagne, » et conseillaient au peuple de Paris de seporter en force à l'Assemblée pour déjouer les manoeuvres des enne* mis de la liberté, ïlobespierre, tout en applaudissant au patriotisme des Marseillais, blâma ce zèle inconsidéré dont les intrigants pourraient se prévaloir. La société des Jacobins de Paris n*avait à prendre aucune décision, quant à elle, avant de connaître le vœu de tous les départements; elle devait donc se contenter d*écrireà la Société de Marseille pour l'assurer de son amitié et ne pas s'arrêter aux mesuresconseillées par elle, c Je conclus, » disait-il, « à ce que nous soyons calmes et prudens, parce que je veux la liberté, parce que je veux désarmer les calomnies contre la société, parce que je veux que les sociétés populaires restent intactes, et qu'on ne les engage pas dans des démarches inconsidérées , dont on ne manqueroit pas d*abuser contre vous, c'est-à- dire contre les amis de la liberté (1). » Conformément à ces observations, les Jacobins passèrent à l'ordre du jour sur l'adresse de la Société marseillaise.
La veille au soir avait été connue dans Paris la défaite de Dumou* riez à Neerwinden. Cela, joint à la nouvelle des événements de la Vendée, n'avait pas peu contribué à assombrir la situation. Aussr les mesures prises par la Convention devenaient-elles de plus en plus rigoureuses, et l'on ne saurait s'en étonner. Le 18 mars, en apprenant les soulèvements dont quelques départements de i*Est venaient d'être le théâtre, elle décrétait, sur la proposition de Duhen> et de Charlier, que toute personne convaincue d'émigration encourrait la peine de mort et serait exécutée dans les vingt-quatre heures (2). Le lendemain, après un rapport de Cambacérès, elle adoptait sans discussion un projet de loi d'une excessive sévérité. « Les circonstances sont pressantes, » avait dit le rapporteur, « et vous n'oublierez pas que les circonstances commandent presque toujours les décibions. s Tout le secret de la Terreur est là. Etait mis hors la loi tout individu prévenu d'avoir pris part à quelque émeute contre-révolutionnaire et arboré la cocarde. blanche ou tout autre signe de rébellion. Et, entre
(1) Journal des débats et de la corresftondance de la Société des Jarobins^ numéro 380,
(2) Moniteur àvL 20 TûtLTS 1793.