‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 288 sur 314 · LIVRE X. — TRAHISON DE DCMOURIEZ · texte numérisé non relu

LIVRE X. — TRAHISON DE DCMOURIEZ

royalistes levaient audacieusement la tête, il fallait, ajoutait-il, ne voir que le salut de l'État. On avait, par mesure de prudence, ordonné l'arrestation de certaines personnes suspectes, mais on était dans un temps où les amis de Thumanité ne pouvaient sacrifier la patrie à des sentiments de commisération particulière. Pour lui qui, sans attaquer les individus, ne croyait pas au patriotisme des princes en général, il conseilla à la société de décider, par un arrêté solennel, à rexemple du département des Bouches-du-Rh6ne, que tout homme appartenant à la famille ci-devant royale serait incapable d'être membre d'aucune société populaire. Le décret contre la famille des Bourbon n'était pas rendu encore. L'avis de Robespierre rencontra quelques contradicteurs; cependant, après une courte discussion, il fut adopté i une forte majorité dans cette même séance. Maximilien avait aussi recommandé aux citoyens de Paris le plus grand calme, et le respect de la Convention. « Je vous dis, dans la vérité de mon cœur, que la plus fatale de toutes les mesures seroit de violer la représentation nationale (1). » C'était précisément le jour où les Varlet et les Fournier instituaient à l'archevêché un comité d'insurrection permanent.

Le lendemain 2 avril était lue à la Convention, entre autres pièces importantes, une lettre adressée par Dumouriez au ministre de la guerre Beumonville, son intime ami, et dans laquelle, après avoir violemment récriminé contre Cambon et contre Robespierre, le général fondait sa confiance sur les hommes de bien de l'Assemblée et déclarait qu'il ne pouvait plus être question de conciliation avec les scélérats (2). Or, — singulier et fatal rapprochement! — dans le numéro du Patriote françois portant la date du 12 mars, on lisait : « Dumouriez est trop élevé par son courage, par son génie, par ses victoires, au-dessus de la faction anarchiste pour qu'elle espère le renverser. Elle croit, par d'indignes flagorneries, mettre dans son parti un homme qu'elle craint, elle le flatte. .. Mais leur espérance est folle... Dumouriez aime la gloire, il ne voudra pas partager leur infamie. Dumouriez aime la patrie, il la sauvera avec les républicains, il ne voudra pas la perdre avec les anarchistes (3). » Les républicains, sous la plume du secrétaire de Brissot, les gen^ de bien^ sous celle de Dumouriez, c'était Brissot, c'étaient Guadet, Vergniaud, Gensonné, tous les adversaires de l'insurrection du 10 août; les anarchistes, les scélérats, c'était Robespierre, c'étaient Danton, Marat, Cambacérès, Merlin, toute la Montagne. Quand Robespierre, sur la foi de Danton, croyait encore à la fidélité de Du-

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, naméro387.

(2) Voyez cette lettre dans le Moniteur du 6 avril 1793.

(3) Patriote françois, uamëro 1307 Mi.

mouriez, il fondait sa croyance sur l'intérêt particulier du généra^ comme on Ta vu, non sur son patriotisme dans lequel il avait une trèsmédiocre confiance; eh bien! à l'heure même où lecture était donnée de cette lettre qui semblait un écho des feuilles girondines, ce général si élevé par son courage, par son génie, par son amour de la patrie, suivant le jeune Girey-Dupré, portait une main sacrilège sur les quatre commissaires de la Convention envoyés près de lui, Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, sur le ministre de la guerre lui-même qui les accompagnait, et il les livrait au général autrichien Clairfayt.

On comprend de quel anxiété poignante étaient saisis les patriotes. Dumouriez marchait sur Paris, c'était certain. Lejédacteur du journal de Brissot, qui, la veille encore, avait entonné ses louanges, était bien obligé d'écrire '.«Lorsque hier nous prenions la défense du vainqueur de Valmy etdeJemmapes, nous étions loin de penser que Dumouriez étoitlasde jouer le rôle d'Épaminondas, et qu'il vouloit jouer celui d*Alcibiade ou de Monk. > Puis, en exprimant encore une sorte de doute, il ajoutait : < Si ses crimes sont prouvés, sa tôte doit tomber (1). » Mais Robespierre ne doutait pas. Comme si à quatre-vingt-dix lieues de distance il eût pu lire dans le cœur du général, il le montrait nouant des intelligences avec les puissances étrangères ; — et déjà Dumouriez avait eu avec le colonel Mack plusieurs entrevues dans lesquelles il s'était engagé à marcher sur Paris pour y rétablir la monarchie (2), — il le montrait s'offrant comme médiateur afin de forcer le peuple français à transiger sur sa liberté. Mais quoi 1 la République, cette République dont l'enfantement était si pénible, courberait la tête, s'humilierait devant un soldat insolent! Non, mille fois non. C'était l'heure oh le génie de la liberté devait enfanter des miracles. Et Paris est le bpulevard de la liberté, s'écria Robespierre aux Jacobins, dans la séance du 3 avril. Si quelqu'un désespéra du salut de la République, ce ne fut certes pas lui. Sombre et terrible, il communiqua à tous l'ardeur de patriotisme dont il était dévoré. Comme député de Paris, il fit appel aux sections, à la municipalité, au département. La capitale du monde ne succomberait pas! Il fallait, selon lui, lever une armée révolutionnaire composée de tous les patriotes, et dont la force et le noyau seraient dans les faubourgs ; il fallait désarmer non pas les noblec et les prêtres, mais seulement les citoyens douteux qui auraient donné des preuves d'incivisme. Dumouriez sans doute précipitait ses pas; il n'y avait pas de temps à perdre : c'était à la capitale menacée à se défendre. « Le moment est venu de transiger avec les despotes ou de mourir poiu* la liberté.

(l) Patriote françeis, numéro 1328.

(8) Voyez les propres aveux de Dumouriez dans ses Mémoires, t. IV, p. 121 et 122.

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