LIVRE X. — SEANCE DU 10 AVRIL A LA CONVENTION
une députation de la section de Bon-Conseil. Parmi ceux que la voix publique désignait comme les complices de Dumouriez, elle nomma les Brissot, les Guadet, les Gensonné, les Vergniaud, les Louvet, les Buzot, et réclama contre eux un décret d'accusation. Si les gens de la droite poussèrent les hauts cris et trépignèrent de fureur, cela se comprend de reste. Les pétitionnaires n'en obtinrent pas moins, sur la demande de Marat, les honneurs de la séance (1).
Le surlendemain, Pélion, plein de colère, venait dénoncer un projet d'adresse à la Convention nationale, émanant cette fois de la section de la Halle-aux-Blés et conçue dans le même esprit que la précédente pétition. La lecture de cette adresse souleva au sein de l'Assemblée un de ces orages comme on en avait déjà trop vu, hélas 1 Danton proposa une mention honorable de l'adresse lue par Pétion, et au milieu du tumulte, on Tentendit, de sa voix tonnante, crier aux Girondins : « Vous êtes des scélérats! » Pétion reprit, et mit tout sur le dos de Marat, se plaignant qu'aujourd'hui l'Ami du peuple obtînt sans cesse la parole et dénonçât les meilleurs citoyens. — ^Et Dumouriez? lui objecta-t-on. — Sans doute il a dénoncé Dumouriez, » fut obligé d'avouer l'ancien maire; a mais il ne dénonçoit pas Égalité, mais il le défendoit, mais il alloit chez lui... » On voit comme la haine aveuglait l'un et l'autre parti. Si les Montagnards reprochaient aux Girondins d'être les complices de Dumouriez, ceux-ci, avec bien moins de raison, accusaient leurs adversaires de conspirer en faveur de d'Orléans. La conclusion de Pétion fut qu'il fallait renvoyer devant le tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires de la section de la Halle-aux-Blés, s*ils avaient signé l'adresse dénoncée par lui.
Danton, avec beaucoup plus de calme, combattit cette motion. Quel exemple on donnait à la nation I On voulait sévir contre le peuple, et on le dépassait en violence! Paris n'avait-il pas le droit d'ailleurs de porter à son tour la guerre contre ceux qui l'avaient tant calomnié, après les services qu'il avait rendus à la cause de la liberté? Telle fut à peu près l'argumentation de Danton. Il essaya cependant, par quelques paroles pleines de sens et de cœur, d'apaiser les colères. Mais toutes les digues étaient rompues. Boyer-Fonfrède reprit, contre la Montagne, la thèse absurde de eette prétendue conspiration en faveur de d'Orléans. Après lui parut Guadet, l'homme le plus propre à tout envenimer. Il s'opposa
(1) Voyez le Moniteur du 10 avril. — • M. Michelet, dont presque toute Thistoire est
bâtie sur des suppositions, tuppose que la section de Bon-Conseil ne faisait rien sans
coiiSultQT M. LhuiUier'j et que la pétition fut dressée très-probablement par Lhuillier,
' ami de Robespierre et son candidat pour la mairie. {Histoire de la Révolution^ t. V,
p. 463.) Nous avons déjà démontré la fausseté de cette double assertion.
h ce qu*on traduisit dès à présent Égalité et ses complices au tri-
^bunal révolutionnaire, parce que ce tribunal refusait de poursmvre les
"fauteurs de la conspiration du 10 mars, laquelle, préteadait*il, tenait
'€ssenlieUement à celle de d*Orléans. Pour quiconque a consciencieux
sèment étudié l'histoire de ces temps orageux, il est évident que cette
\problématique conspiration du 10 mars n'exista jamais que dans
Ja cervelle des Girondins, qui slngénièrent pour s'en faire une arme
contre leurs adversaires. Nous avons d'ailleurs suffiaanmebt prouvé
avec quelle persistance Robespierre, personnellement , avait conabattu
toute tentative illégale contre la Convention, avec quel soin il avait
recommandé le plus grand calme k la population. L'insi&uation perfide
de Guadet le tira de la réserve où il était resté jusque-là dans cette
séance agitée, a Je demande la parole après Guadet pour dénenoer
' les vrais coupables ! » s'écria-t*il. Guadet recommeibça de plu» belle*
Les véritables complices de Dumouriez étaient, someaait-il» les auteurs
de la conspiration du 10 mars, les acolytes d'Égalité, c'est-à-dire,
dans sa pensée, les Danton, les Marat. Quant à l'opiaion publique
qui les écrasait, ses amis et lui, c'était une opinion factice, semblable
au coassement de quelques crapauds. Grossièreté inutile, qui lui attira
de la part de Marat cette apostrophe non moins grossière : « Vil oiseau,
tais-toi (1)1 »
Bobespierre avait jusqu'alors laissé Danton et Marat dresser devant la Convention l'acte d'accusation contre la Gironde en masse, mais cette fois il était venu avec un cUscours tout préparé, comme il le laissa très-bien entendre dès ses premières parodies. Les provocations de Pétion et de Guadet l'amenèrent à la tribune. Bien insensé, pensait-il, serait celui qui présenterait conune corrompue la majorité de la Convention; mais de temps à autre elle se laissait égarer par certains hommes profondément corrompus. Cela ne se pouvait nier« Four lui, les conspirations dont la République était environnée for* maient comme une chatne immense, qui circulait dans tous les eabi-nets de l'Europe et dont un des anneaux aboutissait dans Teiiceinte même de l'Assemblée. Après avoir cherché avec douleur lea causes des périls de la liberté, il voulait les dévoiler aujourd'hui. Les hommes qu'il avait à dénoncer étaient encore en possession de dominer, ^ peut-être ses efforto seraient-ils inutiles, mai» du moiiis il aurait la conscience d'avoir rempli son devoir. Il ne faut pas perdre de vue qu'au moment oii Robespierre enveloppa, dans le vaste réquisitoire
(1) Vcj» It Jfonfitew du 12 avzil 1790, et le Umrnal dêê âib^éa H dm éâcnUy xnéro 205, p. ]iS7«