LIVRE X. l'ami m PEUPLE MIS EN ACCUSATION
de Robespierre, dont la <)einande fut repoussée. Aussitôt on procéda au Tote parr appel nominal, et un certain nombre de dépotés tinrent à honneur de motiver leurs suffrages. Robespierre flâotiva longuement le »en : t Gomme la République ne peut être fondée que sur la vertu, et que la vertu ne peut admettre Toubli des prfemiers principes de l'équité ; comme le caractère de représentant dn peuple doit êire respecté par ceux que le peuple a choisis pour défefidre sa eauee ; . . . comme tous ces principes ont été violés, et par la foreur avec laquelle nn décret d*accusation a été provoqué, et par le refus d'entendre Faccusé et tous ceux qui vouloient discuter Taccusation;... comme l'adresse des Jacobins qui a été le prétexte de cette affaire scandaleuse, malgré l'énergie des expressions provoquées par le danger extrême de la patrie et par les trahisons éclatantes des agents militaires et civils de la République, ne contient que des faits notoires;... comme ce ne sont point les anathëmes d'un écrivain contre les accapareurs, mais les émissaires de Taristocratie et des cours étrangères qui ont excité un attroupement chez les épiciers;... attendu que je ne vois dans cette délibération que la continuation du système de calomnie' entretenue aux dépens du trésor public par une faction qui depuis longtemps dispose de nos finances et de la puissance du gouvernement, et qui cherche à identifier avec Marat, auquel on reproche des exagérations, tous les amis de la République qui lui sont étrangers; ... comme je n'aperçois dans cette affaire qu'une vile intrigue ourdie pour déshonorer le patriotisme dans les départements infestés depuis longtemps des écrits de liberticides, de royalistes, je repousse avec mépris le décret d'îaccusation proposé (1). » A peine l'Assemblée comptait-elle la moitié de ses membres; la plupart des députés de la gaache étaient en mission, comme nous l'avons dit. Deux cent vingt voix contre quatre-vingt-douze donnèrent à ta Gironde la satisfaction qu'elle cherchait depuis six mois. Mais, — cruelle victoire! et que plus d'une fois durent maudire dans leurs cœurs ceux qui l'obtinrent, — la Convention nationale était entamée ! 11 était sept heures du matin quand fut rendu le décret qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire Jean-Paul Marat, l'Ami du peuple, frappé aujourd'hui par les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, comme il l'avait été jadis par les Maury, les Cazaiès, les de Yirieu, les Mbntlosier et autres (2).
(1) Les joumanx dn temps n'ont pas donné les votes motivés. Ils ont paru, à l'époque, dans nne brochnse de 78 p., imprimée par ordre de la Convention. Les antean de VMiitoin parlêmtntain cm ont extrait le suffntge de Robespierre, (t. XXVII,
p. xij.)
(2) Moniteur du 17 avril 1793.
Le lendemain 15 avril, au moment où Robespierre venait adjurer la Convention de poser dès à présent les bases de la nouvelle Déclaration des droits et de maintenir le décret qui mettait à Tordre du jour la discussion sur cette Déclaration, parut à la barre une députation des sections parisiennes, ayant Pache à sa tète. Elle était chargée de présenter une adresse rédigée par les commissaires des quarante-huit sections,, et à laquelle trente-cinq assemblées sectionnaires avaient adhéré» Cette adresse, dont un jeune et ardent ami de Danton, Alexandre Rous* selin, donna lecture, concluait à l'expulsion de vingt-deux membres de l'Assemblée dans le cas où les départements consultés jugeraient, comme les sections parisiennes, ces membres coupables d'avoir jeté le trouble dans la Convention et violé le mandat de leurs commettants. Les Girondins étaient en force, et ils n'eureot pas de peine à faire déclarer calomnieuse, dans la séance du lendemain, l'adresse lue par le jeune Rousselin. Mais ce n'en était pas moins là un avertissement sinistre de Timprudence qu'ils avaient conmiise en traduisant un des membres dé l'Assemblée au tribunal révolutionnaire. Pressentirent-ils dès-lors qu'un jour ou l'autre la loi du talion pourrait bien leur être appliquée !
Une fois entré dans les voies de l'arbitraire, on en sort difficilement: pour atteindre leur but, pour frapper leurs ennemis, les Girondins n'allaient pas reculer devant la violation des principes les plus élémentaires de la liberté, eux qui se prétendaient les purs disciples de celte liberté. Dans la séance du 18 avril, des envoyés extraordinaires du département de la Gironde, parmi lesquels se trouvait le frère de Grangeneuve, déposèrent sur le bureau de la Convention un certain nombre de pièces saisies illégalement sur un courrier de la société des Jacobins. C'étaient des imprimés, des adresses patriotiques et quelques lettres particulières. L'une de ces lettres était d'un commerçant de Bordeaux, nommé Blanchard, lequel, écrivant à sa femme au^ sujet de ses affaires, lui disait qu'il regardait les députés de la Gironde comme les principaux auteurs des maux dont souffrait la République. C'étaient des lettres confidentielles, intimes, privées : eh bien ! ons'en était emparé, on en avait brisé les cachets, on les avait lues au mépris du respect dû au secret des lettres, et Grangeneuve n'eut pas
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honte de demander Tarrestation de Blanchard et de Delpech, de qui émanaient deux des lettres remises à l'Assemblée.
A cette étrange proposition, Robespierre s'élança à la tribune : « Je ne conçois pas, » dit-il au milieu des applaudissements, c ce mépris pour les droits des citoyens ; je ne conçois pas cette odieuse tyrannie érigée en système au milieu d'une Assemblée qui a juré d'exterminer toute espèce de tyrannie. Aujourd'hui on décrète d'accusation un représentant du peuple sans l'avoir entendu, demain on mettra en état d'arrestation deux citoyens qui ne sont coupables d'aucun crime ; je ne reconnais dans cette conduite que la marche de la tyrannie. » Il fallait, suivant lui, donner lecture de toutes les pièces d'abord, et en second lieu discuter solennellement la motion de Grangeneuve (1). Le girondin Buzot, d'accord cette fois avec Robespierre, déclara qu'il partageait tous ses sentiments sur la liberté individuelle et le respect dû au secret des lettres, et il proposa à l'Assemblée de renvoyer toutes les pièces au comité de législation. Mais un membre s'y opposa fortement, en se fondant sur ce que ce comité était l'auteur du rapport contre Marat. Alors Robespierre demanda le renvoi au comité de Salut public, dans les lumières duquel il avait la plus entière confiance, et dont la veille il avait parlé avec beaucoup d'éloge aux Jacobins, en engageant, selon son système constant, les membres du club à éviter toutes démarches inconsidérées (2). La Convention, après avoir entendu Vergniaud, décréta le renvoi des pièces aux comités de Salut public et d« législation réunis (3}.
Ce qui venait de se passer à la Convention devait être, selon Robespierre, une leçon pour les patriotes. Puisque des directoires de départements marchaient à pieds joints sur tous les principes, puisque le secret des lettres n'était plus respecté, c'était aux citoyens de garder le plus de mesure possible, même dans leurs correspondances particulières. 11 eut soin de parler dans ce sens le soir aux Jacobins, et il revint encore sur la nécessité pour les patriotes d'opposer aux fureurs de leurs adversaires le calme le plus imposant, afin de déjouer la calomnie qui les présentait dans les départements comme ayant soif du sang d'un certain nombre de députés à la Convention. Un membre, au patriotisme duquel il se plut à rendre hommage, avait proposé à la société de rédiger une adresse tendante à empêcher la brusque confection de la constitution prochaine ; Robespierre combattit cette motion' comme impolitique. On ne manquerait pas de crier bien haut que la
(1) Voyez le Monitnàr du 21 avril 1793.
(2) Journal des débats et de la correspondance, etc., nnméro 386.
^3) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 219, p. 309.
ê*1H HISTOIBJS DE ROBESPIERRE
société des Amis de la liberté proibesJait contre les décrets de la Con vention, qu'elle ne voulaitpoiQtdecoQslilutiofi; eUei3&ftauraii;doQcu*opse mettre en garde contre les pièges tendus au patriotisme» dont les meilleures inlentLoQS étaient dénaturées par des journaux perfides. Peut-ôire, pensait Maxioiilien, serait-il utile d'éclairer les départesieats par uoe adresse capable de dévoiler à leurs yeux toutes le» trames des intrî-» gants ; mais alors il serait indispensable de la rédiger avec lue extrême modération. « A quoi bon, » disait-il, « se servir de ces expressions : Purger la CofwerUiau de tous les trattres? Gela fait qu'on nous peiat comme des hommes qui veulent dissoudre la Convention et détruire les appelante H les madiréê. Ces phrases donnent un ascendant terrible à nos ennemis» Je vous exhorte à bien peser les termes, et avec ces mesures de prudence vous sauverez la République (1). » Ainsi, au miiieii des passions déchaînées de part et d'autre, dans ce violent et suprême état de lutte entre la Montagne et la Gironde, au milieu de ce concert de récriminations, de défiances, d'accusations plus ou moins fondées, plus ou moins injustes dont chaque parti fournissait les exécutants» quaad l'irritation ^it dans tous les cœurs, la calomnie dam toutes les bouches, quand les Girondins, frémissant d'aise de leur victoire récente, se réjouissaient, — oui, c'est le mot, — se réjouissaient d'avance de voir tomber la tête de l'Ami du pf uple, si quelqu'un gardait encoi^ son sang-froid et conseillait aux patriotes irrités la madératioa et le calme, c'était surtout Robespierre.
Il arriva amendant qu'au sein de ces orages il y eut des boires d'apaisement et de sérénité, qu'après tant de déplorables querelles Montagnards et Girondins semblèrent unis, sinon dans une même communauté de pensées, au moins dans un même amour de la liberté, et que, dégagés des passioas stériles qui les a^^taient, s'élevant ensemble dans la pure sphère des idées , ils se donnèrent en qodque sorte la main. Ah 1 saluons*les bes heures rares et bénies où, dans les débats auxquels donna lieu le nouveau pacte constitutiofoiel, ils firent trêve à leurs discordes journalières, où Danton put s'écrier aux applaudissements unanimes : « Nous avons paru divisés entre nous, mais
(l) Journal dês dtbatê ti de la correfpoMfanct, etc., numéro 997.