‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 36 sur 314 · LIVRE VI. — NOUVEAU DISCOURS DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — NOUVEAU DISCOURS DE ROBESPIERRE

troisîèine firutus, ce héros encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces ^traits; qu'il vienne; mettons-ie à notre tête... où est-il? Où sont-ils, ces héros qui, au ih juillet, trompant Tespoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée? Soldats de Ghàteauvieux, approchez, venez guider nos efforts victorieux... Où ètes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa proie à la mort qu'au despotisme ses victimes! Citoyens qui les premiers signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, yenez, la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs! Hélas! on ne vous trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos nouveaux despotes, vous ont dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps immortels* qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. Quoi I le despotisme, que vous aviez vaincu, vous a punis de votre civisme et de votre victoire l Quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance, sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour servir la vertu ! Vous ne combattrez pas Dûo plus avec nous, citoyens, victimes d'une loi sanguinaire qui parut trop douce encore à tous ces tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus promptement ! Ah I qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les criminels tout-puissants ont-ils peur aussi I des femmes et des enfants? Citoyens du Comtat, de celte cité malheu- : reose qui crut qu'on pouvait impunément réclamer le droit d'être Français et libres ; vous qui pérîtes sous les coups des assassins encouragés par nos tyrans; vous qui languissez dans les fers où ils vous ont I plongés, vous ne viendrez point avec nous; vous ne viendrez pas non I pins, citoyens infortunés et vertueux qui, dans tant de provinces, avez I succombé sous les coups du fanatisme, de l'aristocratie et de la perfii die! Ah I Dieu! que de victimes, et toujours dans le peuple, parmi les plus généreux patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et I triomphent!

• Venez au moins, gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de nos frontières. Dans cette guerre dont une eoor perfide nous menace, venez. Quoil vous n'êtes point encore arnées? Quoi! depuis deux ans vous demandez des armes, et vous n'en mz pas? Que dis-je? on vous a refusé des habits, on vous condaome à errer sans but de contrée en contrée , objet des mépris du minisrtère et de la risée des patriciens insolents qui vous passent en revue pour jouir de votre détresse. N'importe! venez; nous confondrons DOS fortunes pour vous acheter des armes; nous combattrons tout ifus, eommeles Américains... Venez! Mais attendrons-nous pour renverser les trônes des despotes de l'Europe, attendrons-nous les ordres du bu-

reau de la guerre? Consulterons-nous pour cette noble entreprise le génie de la liberté ou Tesprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens, ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous entre la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne prenons conseil que de nous-mêmes. Mais quoi! voilà tous les orateurs de la guerre qui m'arrêtent ; voilà M. Brissot qui me dit qu*ii faut que Jlf. le comte de Narbonne conduise cette affaire; qu'il faut marcher sous les ordres de M. le marquis de La Fayette.,, que c'est au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme, il anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la superstition, du royalisme et des préjugés; le stathouder et sa femme ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de sitôt Gaton et Gicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. Je le dis avec franchise, si la guerre telle que je l'ai présentée est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à la liberté uni* verselle, je ne crois même pas à la nôtre; et tout ce que nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la perfidie des ennemis intérieurs qui nous bercent de ces douces illusions.

« Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la constitution, que le dénoûment d'une trame profonde ourdie pour perdre la liberté. Favoriser ce projet de guerre sous quelque prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de mo* raie ne changent point la nature des choses ni le résultat nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur publique sur ses généraux, représenter la défiance comme un état affreux, ou comme un moyen de trovbler le concert des deux pouvoirs et Vordre public^ c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource, la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système, je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne, j'ai voulu servir ma patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de même si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher.

« Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la faiblesse, la légèreté et l'intrigue , je ne prends conseil que de mon cœur

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et de ma conscience; je ne veux avoir d'égard que pour la vérité, de , condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le peuple. Je sais que des patriotes oot blâmé la franchise avec laquelle j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité n'a-t-elle pas déjà trop de tort d'être la vérité? Comnient lui pardonner lorsqu'elle vient, SCN3S des formes austères, en nous enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu, qu'importe qu'on se réveille au bruit des cfaatoes de sa patrie ou dans le calme plus affreux de la servitude? Ne troablons donc pas le quiéfisme politique de ces heureux patriotes ; mais qu'ils apprennent que, sans perdre la tète, nous pouvons mesurer tonte la profondeur de l'abtme. Arborons la devise du palatin de Posaanie; elle est sacrée, elle nous convient : Je préfère les orages de la lièerti au repos de V esclavage. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres s'élève encore plus haut. Qu'il se foripe contre la vérité des ligues nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement oie plus grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si Je moment de la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage de l'attendre; si cette génération n'était destinée qu*à s'agiter dans la fffige des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre fiévolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux prises avec- les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil avec Torgueil, l'égoisrae avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, la génération suivante ,plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la nature^ commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle apportera, Boo pas la paix du despotisme ni les honteuses agitations de l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté et le glaive exterminateur des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des autels à la ^ertu, brisera le piédestal du charlatanisme et renversera tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de l'humanilé, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est pour toi 9» nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton bonheur qui est le prix de nos pénibles combats; découragés souvent par les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer ans ton sein ; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre ouvrage,.. Que les noms des martyrs de la liberté occupent dans la

mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des héros < l'imposture et de l'aristocratie... Que ta première passion soit le m< pris des traîtres et la haine des tyrans; que ta devise soit : Protectio amour, bienveillance pour les malheureux; guerre étemelle aux oppre seurs! Postérité naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours ( l'égalité, de la justice et du bonheur 1 »

Immense fut l'émotion produite par ce magnifique discours. L'ii pression en ayant été demandée de toutes parts, la société des Am de la Constitution décida que les discours prononcés par Robespien dans les séances des 2 et & janvier 1792 seraient imprimés k un trà grand nombre d'exemplaires, distribués aux membres de la société aux tribunes, envoyés à toutes les sociétés affiliées avec invitation i les faire réimprimer et d'étendre par tous les moyens en leur pouvo la publication des vérités étemelles qu'ils renfermaient. Enfin, sur \ motion de plusieurs de ses membres, elle ouvrit dans son sein ui souscription afin de multiplier le plus possible les exemplaires de o ouvrage (1). Un membre proposa même l'envoi de ce discours k toi les régiments de l'armée ; mais les Jacobins, ne perdons point cela i vue, fidèles k leur titre de Sociiii des Amis de la ConstittUion, n'a laient jamais audelk de la constitution; et comme un décret interd sait toute communication directe avec les troupes de ligne, décret qi fut rappelé par Danton, ils passèrent k l'ordre du Jour sur cette propc

(1) Nombre de journaux populaires citèrent ce discours en tout ou en partie. L Rétolutions de Paris le donnèrent en, entier (numéro 131, p. 67 à 83). On le trov reproduit dans V Histoire pariementaire, par MM. Bûchez et Roux (t. XIIT, p. 146 164). Les deux discours du 2 et du 11 janvier, imprimés ensemble par oondre de société, forment une brochure in-8« de 76 pages. Le premier, celui du 2 janvier, y de la page 1 à 44 ; le second, celui du 11 , va de la page 44 à 76. A la suite viennei les arrêtés pris par la société, et signés par Antonelle, président, Albite, Brooi sonnet, députés, J. Boisgnyon, H. Bancal, Roussel, Al. Méchin, secrétairêt, 0 arrêtés se trouvent également dans le numéro 132 des Révolutions de Paris, au sa] plément.

De cet admirable disooiirs qui remua si fort le cœur de nos pères, M. Michelet i cite pas une ligne, mais il en dénature tout à fait la fin. Avec ce génie inventif qa*o lui connaît en matière d^histoire, il nous montre Robespierre recommandant sa nK moire à la jeune génération, ce qui est de tout point inexact. Robespierre engagw la génération qui grandissait à graver dans sa mémoire « les noms des martyn de! liberté, i ce qui est bien différent. Si d'ailleurs il était tout disposé à sacrifier < vie pour le triomphe de la Révolution, il ne se doutait pas à coup sûr .qu'à moins à trois ans de là il grossirait le nombre de ces martyrs. Comment ne pas déplorer am^ rement la légèreté avec laquelle écrit un homme d^nn tel talent 1 mais U ne £Mit h demander ni justice ni impartialité. Et pourtant il s^est imaginé que lui seul avait fai une histoire vraiment républicaine ! De ce que la guerre offensive n'éclata pas ans vite qu'il Vauiait voulu, il conclut que cela nous valut les journées de septemlx (t. III, p. 373). Nous croyons, nous, qu'avec la paix ces affreuses journées eusseo été impossibles, et que dans tous les cas il eût be&ucoup mieux valu ne pas mettre Q semblant de droit du côté de TEurope, en lui jetant un défi.

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