LIVRE VI. — PRODIGIEUX SUCCÈS DE CE NOUVEAU DISCOURS
sifiioD (1). Au dehors, le succès ne fut pas moins grand : presque tous les journaux patriotiques parlèrent du discours de Robespierre avec des démonstrations enthousiastes. Suivant une feuille, dëvouée pourtant aux hommes de la Gironde, c'était un morceau « de la plus sublime éloquence, » et le journaliste recommandait expressément aux sociétés affiliées à celle des Jacobins de le répandre parmi les soldats (2). < 0 toi, peuple, qui n'as pas le moyen de te procurer le discours de Robespierre, je te le promets tout entier ; » s'écriait une autre feuille, c garde bien précieusement les numéros qui vont suivre; c'est un chefd*œa?re d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles, pour apprendre à ceux qui naîtront que Robespierre a existé pour la félicité pubfa'que et le maintien de la liberté (3). »
Cet éclatant succès étourdit un peu Brissot ; il resta neuf jours avant de reprendre la parole ; mais, après s'être montré si agressif, si injuste même à l'égard de Robespierre, il dénota bientôt combien peu il savait sqyporter la contradiction, et nous verrons quelle amertume avaient déposée dans son cœur les allusions dont, bien justement, il était devenu a soa tour l'objet de la part d'un adversaire qu'il avait inutilement froissé.
Ces longs débats sur la guerre n'empêchaient pas la société des Jacobins de discuter en même temps- d'autres questions non moins importantes, également à l'ordre du jour de l'Assemblée législative. Le 13, par exemple, il s'agissait de savoir si l'on conserverait, comme le demandait le comité militaire, des corps distincts, voltigeurs ou grenadiers, au milieu de la garde nationale. L'institution de compagnies privilégiées, dites d'élite, dans une milice citoyenne, paraissait à Robespierre un véritable contre-sens. La garde nationale était la Dation armée, et il fallait bien se garder de déroger aux principes d'égalité qui avaient présidé à son organisation, si l'on ne voulait pas à»mer naissance à une sorte de garde prétorienne propre à anéantir la liberté et à subjuguer le pays. Les armées permanentes étaient, selon U, b fléau de la liberté ; on devait donc leur opposer comme contre-
(l) Jommal des débaU et de la corretpondance de la Société, etc., numéro 127. On troore dans ce nninéro on long extrait du disconrs de Robespierre.
(S) Àmmain patriotiquÊê^ da 13 janvier 1792.
(3) VOnUur du peuple^ numéro 18 da t. X. Ce journal était alors rédigé par Labenette, qui avait pris la place de Fréron, après.la fuite de ce dernier lors des évéda Champ-da*Man.
poids les gardes nationales organisées sur des bases sérieusement démocratiques, et il engageait tous les patriotes de TAssemblée nationale à repousser le projet du comité militaire (1).
Le surlendemain, GoUot d'Herbois étant venu annoncer que les habitants de Brest avaient tenu à faire part eux-mêmes aux soldats de Châteauvieux du décret qui les rendait à la liberté , et que la délivrance de ces victimes de Bouille serait l'occasion d'une fête solennelle, Robespierre monta à la tribune pour se plaindre du retard apporté par le pouvoir exécutif à la sanction de ce décret, quand des décrets insignifiants, comme ceux relatifs aux assignats de dix et quinze sous, avaient été sanctionnés tout de suite. Cela seul était, à ses yeux, une preuve du peu de patriotisme des ministres, et TAssemblée législative lui paraissait dans Terreur lorsqu'elle les applaudissait en les entendant crier, à Tunisson d'un bon patriote : « La guerre ! la guerre! la guerre 1 (2) »
Ce bon patriote, c'était Brissot. Donc Robespierre Conservait encore à regard de son contradicteur les plus grands ménagements. Et comme sous peu de jours l'Assemblée nationale devait décider cette importante question, il la conjurait de l'examiner sans passion, sans prévention, comme si elle n'avait entendu aucun des discours patriotiques prononcés dans un sens ou dans un autre, s'engageant du reste à faire de plus en plus jaillir là lumière sur la trame ourdie par la cour. Ainsi son principal adversaire, Brissot, que dans un de ses premiers discoui^ il appelait législateur patriote^ il le traite encore de bon patriote; les discours de ce contradicteur passionné, il les regarde comme des discours patriotiques, et c'est uniquement par imprudence, selon lui, que des députés patriotes ont adopté le système de la cour. Eh bien! malgré toutes ces preuves de la mesure gardée par Robespierre envers les Girondins dans cette mémorable discussion, quoiqu'il soit constant pour tout lecteur attentif et impartial que les premiers sentiments de malveillance et les premières attaques vinrent de Brissot et de ses amis; qu'eux seuls, du domaine des principes généraux, transportèrent la lutte sur le terrain des personnalités, nombre d'écrivains, peu soucieux de la vérité, ont mis tous les torts à la charge de Robespierre, quand, au contraire, il eut pour lui, en cette circonstance, la modération, le calme, la sagesse et la raison (3).
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constit^tùM^ numéro 128.
(2) Ibid,
(3) Âinsi^ dans son incroyable aveuglement, M. Micbelet répète à satiété, contre