UYRE VI. — ACCOLADE FRATERNELLE ; RESERVES DE ROBESPIERRE 8S
eût aucune équivoque sur la signification de cette scène touchante, Robespierre prit la parole à son tour et s*exprima en ces termes : « Je viens de remplir un devoir de fraternité et de satisfaire mon cœur; il me reste encore ime dette plus sacrée à acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache à elle suppose nécessairement Famour de mes concitoyens et de ceux avec lesquels j'ai des affections plus étroites ; mais toute affection individuelle doit céder à Tintérét sacré de la liberté et de l'humanité ; je pourrai facilement le concilier ici avec les égards que j'ai promis à tous ceux qui ont bien servi k patrie et qui continueront à la bien servir. J*ai embrassé M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai de combattre son opinion dans tous les points qui me paraissent contraires à mes principes, en indiquant ceux où je suis d'accord avec lui. Que notre union repose sur la base sacrée du patriotisme et de la vertu ; combattons-nous comme des hommes libres, avec franchise, avec énergie même, s'il le faut, mais avec égards, avec amitié (1). »
Ainsi il n'y avait pas à s'y méprendre : cette sorte de réconciliation laissait entière l'opinion de chacun ; Robespierre avait tenu à le déclarer formellement, comme si un secret pressentiment l'eût averti qu'on chercherait à égarer le public sur la véritable signification de cette scène. En effet, malgré cette déclaration si franche et si nette, deux organes du parti de la Gironde, la feuille de Brissot lui-même et celle de Gorsas, donnèrent à entendre^ en rendant compte de la séance des Jacobins, que Robespierre avait en quelque sorte abjuré ses principes et était disposé à se rallier à l'opinion de son adversaire (2). On a pu voir combien cela était contraire à la vérité. Or, si les deux feuilles girondines ne s'étaient pas concertées afin de présenter lès faits sous de fausses couleurs, elles avaient été singulièrement inspirées l'une et l'autre pour se rencontrer dans un tel accord. Robespierre ne pouvait laisser passer sans protestation les versions inexactes données par elles. Tandis qu'un journal démocratique, les Révolutions de Paris^ voulant prémunir le public contre une erreur qui dénaturait le caractère et les principes de Robespierre, prenait l'initiative, et répondait au Patriote
Q) Koas emprantons ces paroles à une lettre même de Robespierre. 'Cette allocation a été r^roduite, avec quelques variantes, dans le numéro 131 du Journal des débatt et et la eorreêpondancff etc., et dans le numéro 132 des Mvolutiofu de Parie; mais le Kos est absolument le m&me.
^ Voici conunent s'exprime le Patriote françoie : < M. Robespierre a protesté de sou attachement pour M. Brissot, a invité l'Assemblée à s'occuper encore de Pimportante question de la guerre, afin d^ezaminer les mesures nécessaires pour la faire avec Sivantage, et a fait espérer que M. Brissot et lui se ooncilieroient sur ce point... i Koméro 894.
86 mStÛlRE DE ROBESPIERBE
français (1), Tillustre tribun adressai t, de son côté, au rédacteur du Courrier des quatre-vingt-trois départemens^ une réclamation conçue d'ailleuts dans les termes les plus modérés, comme on peut en juger : a Tai remarqué dans votre numéro d'aujourd'hui un,e erreur qui mérite d'être rectifiée. En rendant compte de la dernière séance des Amis de la Constitution, Tarticle dont je parle suppose que j'ai abjuré mes principes sur la question importante qui agite aujourd'hui tous les esprits, parce qu'on sent qu'elle tient au salut public et au maintien de la liberté. Je me croirois peu digne de l'estime des bons citoyens, si j'avois joué le rôle qu'on m'a prêté dans cet article. Ce qu'il y a de vrai dans ce récit, c'est qu'après un discours de M. Brissot, sur l'invitation politique de M. Dusaulx, nous nous sommes embrassés cor* dialement, aux applaudissemens de toute la société. Il est vrai aussi que j'ai fait cette démarche avec d'autant plus de plaisir que la discussion importante où nous avions embrassé des opinions diverses n'avoit laissé aucune aigreur dans mon âme; que je suis loin de regarder comme des querelles particulières les débats qui intéressent la destinée du peuple, et où je n'ai jamais porté d'autre passion que celle du bien public. » Puis, après avoir ajouté que son opinion sur l'importante question de la guerre ne pouvait être subordonnée aux mouvements de sa sensibilité et de son affection pour Brissot, il citait les propres paroles prononcées par lui à la tribune des Jacobins, paroles que nous avons rapportées plus, haut (2).
Ce qu'il y avait de vrai, c'est que Brissot lui-même avait faitua grand pas vers l'opinion de son adversaire en reconnaissant, contrairement à ses premières allégations, que la cour ne voulait pas sérieusement la guérie (3). Robespierre n'avait pas dit autre chose. Mais la guerre, intentée même contre le gré delà cour, n'en mettait pas moins à sa di^)osition toutes les forces militaires du pays, commandées par des généraux peu sympathiques, sinon hostiles à la Révolution, et qui, à un moment donné, pourraient bien prét^ main-forte au pouvoir exécutif pour la comprimer. C'était là précisément l'écueil contre lequel Robespierre, depuis le commencement de la lutte.
(1) Bâtôlutiona de Porif, ftoméra 132, an npplémeiii.
(2) Cowrritr de» 83 dipartemen»^ numéro du 23 janvier 1792. Voiô comment, de ton côté, s^était «xpriméft cette feuUle : c Dana la séance d'ayamt-hier soir, MM. Briaaot ^t Hoberspierre^ oubliant leurs petites querelles, se sont embraasés anx applaadiMcraena «Banimea de tout» 1» société. Après s'être donné mntiicUemABt dea témoignages d'estime et d'attachement, M. lioberêjpierrt a fait espérer qu'il se conoilicroitaiaéme&t aveo M. Brissot sur la question de la guerre... »
(3) Voyez dans la nmnéro 906 du Patntte françêiM vn eartrait da dlsaouB da Brissot.
LITRE VI. — LE GIRONDINS RléCLAMENT LA GUERRE A OUTRANCE 6*7
essayait de prémunir ses concitoyens ; et , jusqu^à la fin de ces longs dâ>ats, il restera fidèle à son opinion du premier jour.
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Tandis que se poursuivaient aux Jacobins ces luttes ardentes entre les partisans de la guerre et ceux de la paix, beau spectacle du reste d*0Denati(Hi discutant elle-même solennellement ses plus graves inté* Tàs, et cherchant à s'éclairer par la parole de ses philosophes et de ses orateurs sur le meilleur parti à prendre, que faisaient la cour et rassemblée législative? Le pouvoir exécutif, qui avait refusé de sanctîooner le décret rendu-contre les émigrés, mettait à la tête de toutes ses diancelleries des agents plus que suspects d*étre de connivence avec eux, comme s*il eût semblé prendre à tâche de justifier les appréhensions des patriotes. Qu'on parcoure la liste du personnel diplomatiqne de Tépoque, et Ton verra qu'il était, comme le cadre des officiers, composé d'hommes appartenant presque tous à l'anden régime, et notoirement hostiles à la Révolution. En même temps, au moment où, sur lafoî du ministre de Lessart, qui était venu déclarer que les difficultés survenues avec les petits princes allemands seraient facilement aplanies et que mettre l'empereur en demeure ce serait se lancer dans une voie agressive, Brissot présentait la cour comme ne voulant plus la guerre, Narbonne demandait avec insistance au Corps législatif les moyens de Team le plus grand nombre d'hommes possible pour entrer en campagne, menaçant, si on les lui refusait, d'abandonner son portefeuille et d'aller chercher la mort comme soldat de la constitution (1). Ainsi se manifestait de plus en plus, aux yeux clairvoyants, le plan de la cour : demander la guerre afin de pouvoir disposer de forces im^ menses et en user à son gré. C'est ce qui n'avait pas échappé à la perspicacité de Robespierre.
Revenus de leur première erreur, les Girondins réclamaient h présent, non plus la guerre restreinte contre les émigrés et leurs petits {votecteurs, mais une guerre à outrance contre les grandes puissances de l'Europe, contre l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Vergniaud, Mailhe, Brissot, Guadet, Gensonné, Hérault-Séchelles, qu^alors on pouvait compter parmi les membres de la Gironde, étaient d'accord sur ce point. Le 25 jaavier, sur la proposition du dernier, l'Assemblée
(1) Moniteur du 24 janvier 1792.
législative décida que le roi serait invité à demander a Tempereur d'Autriche s*il entendait vivre en paix et bonne intelligence avec la nation française, s'il consentait à renoncer à tout traité dirigé contre sa souveraineté et son indépendance (allusion à la convention de Pilnitz), et à lui signifier en outre que, faute par lui d'avoir, avant le 1**^ mars prochain, donné entière satisfaction, sonsilence ou toute réponse évasive et dilatoire de sa part serait considéré comme une déclaration de guerre (1).
Cette guerre formidable contre des despotes convaincus de s'être concertés pour étouffer la Révolution française, cette entreprise devant laquelle le gouvernement de Louis XVI hésitait éperdu , Robespierre y eût volontiers souscrit, mais à la condition que Tépée delà France ne fût pas confiée à une cour et à des généraux disposés à tourner cette épée contre la Révolution elle-même, et qu'auparavant \e^ ennemis du dedans fussent réprimés, réduits k l'impossibilité de prêter main-forte aux ennemis du dehors.
Tel Robespierre s'était montré aux Jacobins, à la séance du 28 novembre 1791, quand, pour la première fois, il avait ouvert la bouche sur cette importante question de la guerre, tel il fut encore le 25 janvier, le soir même du jour où l'Assemblée législative avait rendu son décret comminatoire à l'égard de l'empereur d'Autriche. En donnant à Brissot l'accolade fraternelle, il avait promis de lui répondre encore une fois, et comme jamais il ne prenait un engagement en vain, il venait remplir sa promesse. Tenant essentiellement à ne point passionner le débat, il s'abstint avec soin de tout ce qui pouvait blesser ses adversaires, sans cependant abandonner aucun des arguments précédemment invoqués par lui. Dans ce dernier discours, dont les développements trop longs ne nous permettent pas de donner une analyse complète, il s'attacha surtout à démontrer le danger du système d'hostilités proposé» et, pour le cas où la guerre deviendrait inévitable, à préciser les précautions indispensables afin qu'elle ne devint pas fatale à la liberté.
Il fallait d'abord, selon lui, se défier de toutes ces nouvelles hasardées qui agitaient trop facilement les esprits. D'après les unes, l'Allemagne semblait prête à s'insurger contre le despotisme, et les émigrés, dans un état affreux de détresse, étaient sur le point de se disperser; d'après les autres, au contraire, rien n'indiquait au delà du Rhin une insurrection prochaine, et les émigrés, rassemblés en corps d'armée, se disposaient à nous envahir. Dans toutes les intrigues our-
(1) Moniteur du 26 janvier 1792.