‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 43 sur 314 · LIVRE VI. DERNIER DISCOURS SUR LA GUERRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. DERNIER DISCOURS SUR LA GUERRE

présence de telles éventualités , était-il permis d'entonner d'avance rhymne de la victoire et de la liberté universelle? « Ah! » s*écriait-il en finissant, c pour moi , je crois voir un peuple immense qui danse sur un vaste terrain couvert de verdure et de fleurs, jouant avec ses armes, iaisant retentir Tair de ses cris de joie et de ses chants guerriers; tout à coup le terrain s'affaisse; les fleurs, les hommes, les armes, disparaissait; je ne vois plus qu'un gouffre comblé par des victimes. Ah ! fiiyez, fiiyez, il en est temps encore, avant que le terrain où vous êtes s'abime sous les fleurs dont on le couvre. » Ce discours se terminait par une sombre prophétie qui s'est, hélas ! trop cruellement accomplie. Prévoyant les malheurs dont sa patrie était menacée en se jetant dans les hasards de la guerre, il aurait voulu être aussi certain d'avance qu'elle échapperait à ces malheurs qu'il croyait être sûr qu'un jour l'opinion soutenue par lui, celle de la paix, deviendrait, mais trop tard peut-être, l'opinion générale (1).

Ah! quand nous verrons la patrie envahie, mutilée et sanglante; quand nous verrons les généraux choisis par la cour passer à l'étranger, après avoir vainement rêvé le rôle de Monk ; quand, aux approcha de l'ennemi, nous entendrons les colères du peuple gronder plus terribles ; quand nous verrons la France éperdue établir jusqu'à la paix on gouvernement révolutionnaire , et sur nos places publiques Téchabad se dresser sinistre, il ne faudra pas oublier tant d'efforts jtentés par Robespierre pour empêcher son pays de se précipiter légèrement dans cette lutte destinée à devenir gigantesque et à aboutir, hélas ! à tant de désastres !

En lisant les discours de Brissot et de Louvet sur la guerre, on croirait, en vérité, que Robespierre seul était opposé à leur opinion. A l'origine, en effet, bien peu nombreux étaient les partisans de la paix; Dous avons parlé de cette multitude d'adresses belliqueuses envoyées

(1) Ce discours, extrêmement rare aajourd^hni, et qui ne figure ni dans les OEutrea de Robespierre publiées par Laponneraye, ni dans V Histoire parlementaire de la Kecokttion^ par MM. Bûchez et Roux, a été publié sous ce titre : Troisième discours de Maximilien Bobespierre sur la guerre, prononcé à la société des Amis de la Constitu- (îMi, le 25 janvier 1792 (le titre porte 26 janvier, mais c'est une faute d'impression) In-^ de 35 pages, de Fimprimerie de P.-J. Duplain, cour du Commerce. C'était en pâlLté le septième, mais trois des discours de Robespierre sur cette question n'ont pas été imprimés à part. Le numéro 133 du Journal des débats et de la correspondance dtfa Société deê Amis de la Constitution donne une courte analyse de ce discours.

à la société mère par les sociétés jacobines des départements; mais depuis, sous l'impression des magnifiques discours de Robespierre, l'opinion publique s'était singulièrement modifiée. C'est ce dont les Girondins se sentaient mortellement blessés, et pourtant ils se refusaient à convenir de ce revirement de l'opinion. A en croire leurs feuilles, le système de la paix avait rencontré de rares prosélytes, et des discours de Robespierre, de leur prodigieux succès il n'était pour ainsi dire point question dans leurs journaux. Louvet, dans sa seconde harangue , avait présenté ce rude adversaire comme étant à peu près seul de son avis ; mais un instant après il s'était donné à lui-même un vigoureux démenti, en ajoutant que cet avis — si isolé — tenait en suspens une partie du peuple. C'était certainement là un éloge tout involontaire, mais infiniment flatteur. Est-il un triomphe plus honorable, mieux mérité, que celui qui s'obtient par la puissance de la logique et de la raison ? Voilk un homme qui, après une absence de quelques semaines, — longue absence pour le temps, — revient, et trouve toute une société, tout un peuple en proie à un véritable délire guerrier. Cet enthousiasme lui parait inopportun; la guerre, telle du moins qu'on la propose, est à ses yeux pleine de périls; il se recueille, examine la situation, sonde du doigt la plaie, et sans se soucier de heurter une opinion chère à une nation batailleuse 0(»nme la nôtre, sans considérer si dans ce choc sa popularité n'allait pas être brisée, seul avec sa conscience, il entreprend cette lutte colossale, d'où, au bout de deux mois, il sort victorieux et grandi. Non, je le répète, un plus noble spectacle ne pouvait être offert aux regards des hommes. Et c'est aa souvenir de ce duel magnifique qu'un de ses anciens collègues, dont les calomnies cependant ne l'ont pas épargné , que le vieux Barère mourant laissait échapper ces paroles, recueillies par l'illustre sculpteur David (d'Angers) : « Robespierre avait le tempérament des grands hommes, et la postérité lui accordera ce titre. 11 fut grand quand, tout seul, à l'Assemblée constituante, il eut le courage de défendre la souveraineté du peuple; il fut grand quand, plus tard, à l'assemblée des Jacobins, seul, il balança le décret de guerre contre l'Allemagne. »

Seul au début, Robespierre ne tarda pas à être suivi par les hommes les plus marquants du parti démocratique : les Danton , les Anthoine, les Camille Desmoulins, les Machenaud, les Santerre, les Billaud-Varenne se pressèrent autour de lui en phalange serrée ; et le dernier, avec sa rude franchise, reprocha amèrement un jour à Brissot et aux amis du célèbre Girondin d'avoir fait dégénérer en question personnelle une question intéressant toute la nation, et affecté de ne voir que Robespierre sur la scène en lui reprochant d'étrs seul de son

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