‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 44 sur 314 · LIVRE VI. — QUERELLE ENTRE BRISSOT ET CAMILLE DESMOULINS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — QUERELLE ENTRE BRISSOT ET CAMILLE DESMOULINS

m, comme si les trois quarts de la société des Jacobins, qui, sans iDODter à la tribune, avaient assez clairement et par des approbations assez énergiques, manifesté les mêmes sentiments, étaient autant de zéros (1).

Gem des Girondins qui dès lors s*attaquaient à ce grand citoyen gardaient du moins à son égard certains ménagements, et leurs insinoatioDS perfides étaient enveloppées des compliments les plus louangeurs; ce ne sera que plus tard, quand ils seront maîtres, en quelque sorte, de toutes les avenues du i>ouvoir, quand ils se croiront en état de firiger à leur gré l'opinion publique, qu'ils rompront ouvertement avec iiii; qae,pour se débarrasser. d'un censeur inconunode, ils le poursuivront avec un acharnement sans exemple, et chercheront à le perdre par les moyens les plus odieux. En attendant, et ne jugeant pas encore le moment favorable pour battre en brèche cette réputation si grande et si pure, ils s'en prirent à l'un de ses plus fervents admirateurs, à son camarade de collège, à Camille Desmoulins. Déjà, du temps de la Constituante, Brissot avait eu maille à partir avec l'irasdbie auteur des Révolutions de France et de Brahant^ et, dans leurs journaux, ils avaient échangé alors une polémique d'une extrême vivacité. La querelle semblait assoupie quand elle éclata de nouveau à propos de cette question de la guerre, et cette fois avec une telle violence, qu'elle ne devait cesser qu'à la mort d'une des parties.

Brissot avait eu le premier tort, dans un de ses discours aux Jacoins, de traiter de pasquinades les raisons exposées par Camille à la tribune, en faveur du système de la paix. L'ardent polémiste avait brisé saphime k cette époque et repris son ancienne profession d'avocat; fl ne répondit pas, dévora l'injure en silence. Quelque temps après, «m siwr Diturbide et une dame Beffroi, accusés d'avoir tenu une maison ^ jeu clandestine, et pour lesquels il avait rédigé un mémoire justifiai ayant été condamnés à six mois de prison, il couvrit les murs d'affidies rouges dans lesquelles il dénonçait ce jugement comme une ▼ioiation de la loi (2), Cette circonstance fournit à Brissot l'occasion de renouveler ses attaques contre Camille désarmé. Feignant une indifutioii profonde, et comme pour défendre la magistrature outragée,

(1) Voyez le Journal det dîbati et de la correepondance de la Société des Amis de la ^«itûirfimi, numéro 135.

^ Voyez cette affiehe dans VHistoire parlementaire de la Révolution^ par MM. Bu- ™o et Roux (t. XIII, p. 183). Il est bon de faire remarquer que ce plaoard-oonsul- ^<Me CainîUe, qui échauffa si fort la bile de Brissot, au point qu'il alla jusqu'à ■*■*! Ounille Desmoulins d'avoir outragé les mœurs, était aussi signé de Regnault * Ssint^ean-d'Aiigély), de Martineau, de Bruge, de Bonnet et de Uenrion do ^«•ey, depuis premier président de la Cour de cassation.

il publia, le 31 janvier, dans son journal, un article où son ancien con^ frère était indignement traité. Après avoir commencé par écrire que toutes les murailles étaient salies d'un placard rouge signé Camille Desmoulins, dont il travestissait ensuite odieusement la pensée, il ajoutait : « Cet homme ne se dit donc patriote que pour persécuter le patriotisme (1). » A la demande toute naturelle que lui fit Camille d'insérer entièrement son affiche, afin de mettre ses lecteurs à même de la juger, il répondit cavalièrement que sa feuille ne servirait pas de véhicule au poison ; et dans deux articles successifs, un de ses affidés, Girey-Dupré, prit à tâche d'imputer tous les torts à Camille, et de le couvrir de ridicule. Cette conduite était tout au plus loyale, car, si le droit de réponse n'était pas alors écrit dans nos lois, il eût dû exister dans la conscience des journalistes. Une autre feuille girondine s'empressa de se mettre au service des rancunes de Brissot, et, il faut le dire, le journal de ce dernier se trouva dépassé en cette occasion par celui de. Condorcet. Dans un violent article dirigé contre quelques membres de la société des Jacobins, la Chronique de Paris invitait Rœderer, devenu le vrai patriote parce que dans la discussion sur la guerre il s'était rangé du parti des Girondins, à donner lecture de toutes les notes qu'il avait recueillies sur Camille Desmoulîns, qui, disait la feuille girondine, a s'est vendu à tout le monde et n'a été acheté par personne (2). » Etait-il possible de traiter plus outrageusement un homme?

Il est aisé de comprendre quelle fut la colère de Camille Desmouiins. Et de fait, était-il, je ne dirai pas bien opportun, mais bien prudent à Brissot et à ses amis d'attaquer ainsi ce vétéran de la Révolution? Certes, je suis loin de nier pour ma part les éminents services rendus par Brissot et Condorcet à la cause de la Révolution; mais les présenter l'un et l'autre, ainsi que l'ont fait beaucoup d*historiens, comme les premiers républicains, parce qu'après la fuite du roi ils eurent le mot de république à la bouche, me paraît, au point de vue démocratique, une erreur fondamentale. L'ex-marquis de Condorcet, Thôte illustre du salon de madame de Staël, un de ces administrateurs du trésor royal, aux appointements de vingt mille livres, dont l'Assemblée constituante avait laissé la nomination au roi, malgré la vive opposition de Robespierre, Condorcet, rédactem* de la Chronique de Paris^ journal

(1) Patriote français, numéro 904.

(2) Voyez la Chronique de Paris, du 9 février 1792, numéro 40. Voyez aussi, dans le numéro du 18 février, un article signé A.-C. MiUiu, sur la brochure publiée pur CamUle pour sa défense. Voyez encore le numéro du 23 février, où les Jacobius sont priés d'expulser Camille Desmoulins, « qu'on dit maintenant lié avec Suleau. »

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