‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 45 sur 314 · LIVRE VI. — PIERRE-JEAN BRI3S0T DEMASQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — PIERRE-JEAN BRI3S0T DEMASQUE

iDQÎtié feuillant, raoiti'é girondin, a laissé une mémoire digne d'estime et de sympathie, mais il ne saurait être sérieusement regardé comme UQ des véritables ancêtres du parti démocratique.

Quant à Brissot, il avait, nous Tavons dit, un passé terriblement compromis. Le baron de Grimm, envoyé extraordinaire de la cour de Russie, avait pu Taccuser, dans une lettre rendue publique, d'avoir été Tespion du lieutenant de police Le Noir, aux gages de cent cinquante livres par mois (1). A Londres, il avait vécu dans la société des libellistes gagés; d*ignobles inculpations répandues contre lui par le faiseur de pamphlets Morande, auquel il avait intenté un procès encore pendant, avaient été recueillies avec avidité par les journaux royalistes au moment des élections; accusé d*avoir trempé dans certaine affaire où la délicatesse la plus stricte n'avait pas été très-bien observée, il ne s'était pas suffisamment lavé de ce reproche, et un renom d'intrigue était resté attaché à sa personne. Brissoler était devenu synonyme d'intriguer. Lancé dans la carrière politique au début de la Révolution, il ne s'était pas tout d'abord recommandé par ses premiers actes à l'attention du parti populaire, dont sans doute il ne prévit pas tout de suite le triomphe. Membre d'un comité de recherches établi par la municipalité de 1789, il montra un esprit d'inquisition digne en tout point de l'ancien régime, et voua son journal à la défense des intérêts conservateurs *de lepoque. Au moment où la liberté de la presse venait d'être consacrée par la Déclaration des droits, il se faisait le champion de l'arbitraire. Comparant certains écrits à des machines infernales dont l'explosion pouvait amener la destruction d'une ville, il applaudissait à l'arrestatk>n de quelques auteurs d'écrits incendiaires^ et traitait d'énergumènes ceux qui criaient à la violation de cette Déclaration des droits. • Demander qu'on respecte alors la liberté de la presse, » écrivait-il, < c'est nous prier de nous laisser paisiblement égorger. » N'est-ce

{!) A Tappui de ce fait, le Journal de Paris, dont André Chénier et Roucher ^ent rédacteurs, publia un article signé F. D. P., dans lequel Tauteur examinait on dk/^urs de Brissot sur les moyens de prévenir les crimes, couronné en 1780 par TAcadémie de Châlons, et où Tardent Girondin se montrait l'apologiste enthousiaste de la police. Daas ce discours on lisait : « La police est une institution admirable, 4oBt on a pn quelquefois déplorer les abus ; mais aujourd'hui, entre les mains d'un ministre ami de rhomanité, elle est une arme dirigée contre le coupable dont le ecime Tattire. » Ce ministre ami de l'humanité^ était Le Noir. Le rédacteur offre ce passage à ceux qui ont avancé que M. Brissot avait appartenu à la police. Et quels soot les plus grands de tous les crimes, aux yeux du futur républicain? Ce sont ceux c qui tendent directement à la subversion de la forme du gouvernement reçu en frince on qui attaquent la personne sacrée du roi... On doit épuiser tous les supplices ptor les punir. C'est pour eux seuls peut-être, pour les régicides surtout, qu'il est pennis d^être implacable; c'est peureux seuls que la cruauté est autorisée... » Yoyes le Jo«nMil de Paris du 13 mars 1792, au supplément.

point là le style parfait d*un écrivain officiel (i) i Un peu plus tard, l'année suivante, vers le mois de mars 1790, s'assodant aux détracteurs des districts de Paris, dont l'énergie avait consommé la Révolution, il dressait contre eux un acte d'accusation en bonne forme, leur reprochait de vouloir se gouverner démocratiquement ; et de la part du journal de Loustalot, le plus populaire, le plus répandu de l'époque, il s'attirait les noms de scilirat et de lâche calomniateur (2). On voit qu'il y a loin du Brissot de 1789 et de 1790 au Brissot de 1791, au chef de cette brillante Gironde, pour laquelle on revendique si conn plaisamment la gloire d'avoir arboré le drapeau de la République.

Qu'était-ii donc arrivé pour que tout à coup, d'une année à l'autre, Brissot, désertant le principe d'autorité, passât avec armes et bagages dans le camp des défenseurs du peuple et prit rang lui-même parmi ces auteurs d'écrits incendiaires dont, au commencement de la Révolution, il jugeait l'arrestation indispensable à l'ordre public et au repos do la société ? Ah ! c'est que depuis, contre ses prévisions sans doute et grâce à quelques hommes de la trempe de Robespierre, la Bévolution s'était affirmée, c'est que les nouveaux principes s'étaient consolidés, c'est que la constitution était faite. Comme tous les adorateurs du succès, se tournant alors vers cette Révolution qui s'avançait irrésistible, semblable à une jeune souveraine, il avait mis à ses pieds ses services, son talent, sa plume. On le vit même, non sans étonnement, comme si, par une ardeur de néopliyte, il eût voulu effacer le souvenir des résistances apportées par lui, au début, à l'esprit révolutionnaire, lutter de zèle avec les plus fougueux ennemis de la cour, et se charger, après l'événement de Yarennes, de la rédaction de cette fameuse pétition proposée par Laclos, aux Jacobins, et à laquelle Robespierre s'était montré si opposé. Il n'y a donc nullement à s'étonner <iue ce grand zèle ait paru au moins suspect à ces vieux lutteurs de la Révolution, qui n'avaient pu oublier le concours actif prêté par Brissot à la politique de la cour, et qui, tenant essentiellement à sauvegarder les conquêtes acquises, les progrès réalisés, se défiaient à bon droit de ces motions inopportunes dont l'Assemblée constituante et la cour s'étaient autorisées, l'une pour rendre des décrets liberticides, l'autre pour persécuter les patriotes sincères.

(1) Voyexles nivolutions de Paris^ miméro 18, du 8 au 14 novembre 1789.

(2) Ibid,^ numéro 37. Voyez Tarticle intitulé Permanence des districts.

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