‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 46 sur 314 · LIVRE VI. — PIERRE -JEAN BRISSOT DEMASQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — PIERRE -JEAN BRISSOT DEMASQUE

Bondissant, comme un lion blessé, sous les traits lancés contre lui par les imprudents écrivains de la Gironde, Camille Desmoulins rentra, la rage au cœur, dans l'arène du journalisme, résolu à faire payer chërûnent à ses adversaires Facharnement et la déloyauté de leurs attaques, et dévoré d'une telle rancune, qu'il ne les lâchera qu'au pied de J'échafaud, épouvanté alors lui-même du succès de sa vengeance. Il reprit sa plume formidable, immortalisée déjà par tant d'œuvres toutes pleines du génie même de la Révolution, cette plume impatiente du repos, et d'une haleine il écrivit un des plus vigoureux pamphlets qui soient jamais sortis de la main d'un homme. Jean-Pierre Brissot DÊXASQUÉ, tel en était le titre; et pour épigraphe, l'irascible auteur 'avait pris ce verset du Psalmiste : Factus mm in proverbium; je suis devenu proverbe ; allusion sanglante au nom de Brissot, dont, comme on vient de le voir, on avait fait brissoter pour dire intriguer. A la vivacité de l'exorde on peut juger tout de suite combien cette riposte est ffiordanle, incisive, accablante. « Les lâches journalistes qui m'ont attaqué depuis que j'ai quitté la carrière athlétique n'oseroient le faiiie a je tcDois encore le ceste. Après les avoir tant de fois convaincus de mauvaise foi et d'incivisme, après les avoir fait pirouetter, comme Lycas, sous le fouet de la censure, je ne m'étonne pas qu'ils poursuivent de leurs cris le censeur devenu émérite ; mais si j'ai pris les inva- Mœ, je vais vous montrer que je ne suis pas encore hors de combat. » Non certes, il n'était pas hors de combat, il allait le prouver par des ooops terribles, et plus d'une fois les Girondins devront regretter d'avoir provoqué ce redoutable adversaire, le génie même de la satire et de l'ironie.

D'abord, avec une extrême vivacité, il reprocha à Brissot d'avoir incriiniûé avec la plus insigne mauvaise foi le placard concernant l'affaire Diturbide, d'avoir refusé de le reproduire dans son journal afin de permettre au moins à ses lecteurs de juger pièces en main; puis, dans une discussion serrée, il établit que c'était à bon droit qu'il avait, lui Camille dénoncé comme arbitraire le jugement rendu contre ses clients et soumis l'affaire au public, au juré d*opinion. Devenant ensuite accusateur à son tour, et fouillant dans le passé de son adversaire, il remit en lumière, avec une verve désespérante, toutes les accusations vraies ou fausses de Grimm, de Morande et même de Duport-Dutertre

contre Brissot. On conçoit quelle importance nouvelle elles prenaient sous cette plume acérée, et dans ce style où Ton sentait le souffle puissant de Juvénal. Il voulait bien amnistier son adversaire pour ce qu'il avait fait dans les temps antérieurs à l'ère de la liberté, où tout Français était enclume ou marteau, mais il censurait sans piti^ sa conduite politique depuis cette époque, et donnait même à entendre que, si Brissot était entré dans la société des Jacobins, c'était poui attaquer par-derrière les plus redoutables et les plus clairvoyants défenseurs de la liberté. Il lui reprochait d'avoir été le constant adulateur de La Fayette et d'avoir écrit, même après toutes les preuves d'incivisme données par ce général, que sa démission était une vraie calamité. Si donc la révision de la constitution s'était opérée au milieu des baïonnettes, si l'autel de la patrie avait été souillé de sang français, une partie de la responsabilité en revenait, selon Camille, à Brissot, qui s'était en quelque sorte porté caution de La Fayette. Puis, faisant allusion à ce dernier discours où l'orateur girondin, s'appliquant un vers d^Horace, se comparait à Robespierre, Camille indigné ajoutait : « Voilà l'homme qui prend pour devise : Integer vitœ scelerisque purus. Voilà Thomme qui, après avoir sourdement décrié Robespierre, Danton et les meilleurs citoyens, s'écrie : Et moi aussi je suis pur ! » Brissot, c'était à la fois, à ses yeux, Zoïle et Tartufe. Il le montrait rompant ouvertement avec La Fayette après la Saint-Barthélémy du Champ-de-Mars, comme il appelait le massacre du 17 juillet, et, par une singulière inconséquence, imputant à crime à Robespierre, à Anthoine et à tant d'autres d'avoir appelé la déGance des patriotes sur un officier général que lui, Brissot, avait accusé d'être l'auteur d'une Saint- Barthélémy. Là Camille avait beau jeu contre son adversaire, et Ton pense s'il en tira parti. 11 se demandait si ce membre de l'ancienne municipalité parisienne n'avait pas été aposté aux Jacobins pour susciter de toutes parts des ennemis à la liberté, jeter le trouble dans le seiD de la société, décrier les meilleurs patriotes et provoquer l'anéantissement de la liberté de l'univers par un empressement insensé d'en faire accoucher la France avant terme.

Il accusait ensuite Brissot, — accusation de tout point ridicule, — d'avoir contribué au désastre des colonies en réclamant avec insistance l'abolition de l'esclavage. Camille reprochait précisément à Brissot ce qui restera un de ses titres d'honneur devant la postérité. Mais cette question avait déjà été le sujet de leur querelle antérieure; l'auteur de la France libre avait mis un grand dévouement à défendre Lametb, propriétaire d'esclaves, contre les agressions de Brissot, à qui il faisait un crime maintenant d'avoir, par ses attaques, jeté les Lamethdans le

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parti de la cour. Avec plus de raison certainement, il lui demandait s*il ayait été d*une bonne politique de se parer du nom de républicain, quand les plus sincères et les plus fougueux démocrates s*étaient interdit de prononcer le mot de république pour ne pas jeter dans le pays on brandon de discorde. Et certes Camille Desmoulins était bien en droit de s'étonner que le réptiblicain Brissot, rédacteur de la fameuse pétition cause première du désastre du Champ de Mars, eût pu, après révénement, se promener tranquillement dans Paris, sans être aucu* nement inquiété, tandis que lui-même, et tant d'autres, poursuivis pour cause de républicanisme, avaient été obligés de prendre la fuite. AnÎTant à l'attitude de Brissot au sein de l'Assemblée législative, il le montrait encore ne s'agitant qu'afin de faire déclarer la guerre offensive, comme si le temps était bien choisi pour rompre les traités, guerroyer avec toutes les puissances et municipaliser l'Europe. Prenant également à partie le procureur syndic de la commune de Paris, un des nouveaux alliés de la Gironde : « Brissot et Rœderer », disait-il, < ont été vaincus en raison et en éloquence, comme l'a dit Danton. Le talent de Robespierre s'est élevé en cette occasion à une hauteur désespérante pour les ennemis de la liberté ; il a été sublime, il a arraché des larmes, il a levé un coin du masque que je viens d'arracher. La cabale déjouée, impuissante contre Robespierre, s'est tournée contre moi, qui n'ai cessé de le montrer depuis trois ans à mes concitoyens comme on Caton, et qui le montrois alors comme un Démosthène. » Le vrai patriote Rœderer^ ajoutait Camille, faisant allusion à une phrase du journal de Condorcet, « ne m'a point pardonné, lui et sa cabale, d'aimer Robespierre, mon ami de collège, vénérable, grand à mes yeux, quoiqu'on ait dit qu'il n'y avoit point de grand homme pour son valet de chambre, ni pour son camarade de collège et le témoin de sa jeu-

Çi) J9an-Pierre Brùtot dématqué^ par CamiUe Desmoulins, iii-8*de56 pages. Deux plus tard, en appel, les clients de Camille étaient déchargés de tonte condamnation. M. Michelet, sur la foi de Brissot, a donc écrit un peu légèrement : < Desmouliiis mait tu U tort de défendre comme avocat je ne sais quel intrigant. > (T. III, p. 378.)

Rflederer a été l'un des plus cyniques calomniateurs de Robespierre, et, disons-le, un des plus odieux, car il ne signait même pas ses pamphlets. Déserteur des principes delà Révolution, qu'avec Robespierre il avait défendus sous la Constituante, Rœderer devint tin des serviteurs les plus aveuglément dévoués du despotisme impérial. Titulaire éelasénatorerie de Caen, grand ofBcier de la Légion d'honneur, gralid dignitaire de Fordre des Deux-Siciles, grand'croix de la Réunion et comte de TEmpire, il mourut pair de France en 1835. Le comte sénateur se souvint-il quelquefois de ces lignes «(n'îl écrivait en la glorieuse année 1792, quand, procureur-syndic du département de Paris, il semblait encore attaché à la Révolution : c ... Sachez-le donc, hommes peu ^dairés.qui en Stes encore à demander quel mal faisoient ces titres de duc, de marquis,

Telle était cette philîppique ardente, amère que s*était attirée Brissot, et dont U dévora Taffront en silence, laissant le soin de sa défense à ses amis de la Chronique de Paris. Certes, il y aurait plus d'un reproche injuste à relever dans ce pamphlet de Camille; mais avec quelle perfidie il avait été traité! Comme on s'était ingénié à le traîner dans la boue ! Or, nous l'avons dit, toute riposte est nécessairement en raison directe de la violence de l'attaque. Ce qui eût été surprenant pour quiconque connaissait l'impétueux Camille, c'eût été de le voir demeurer muet devant de tels outrages et ne pas reprendre la férule pour châtier les insolents. Ëh bien I qui croirait qu'un illustre historien de nos jours, dans une prévention qui va jusqu'à la monomanie, s'est imaginé de présenter Robespierre comme l'inspirateur du virulent pamphlet de Camille? Et sur quoi se fonde-t-il pour cela ? uniquement sur ce que, dans un journal publié trois mois plus tard, Robespierre, reprenant, sous une forme très-adoucie, un des griefs allégués par Desmoulins^ contre Brissot, reprocha à ce chef de la Gironde et à Condorcet d'avoir téméraireipent, alors que leurs principes étaient si >loin des véritables principes de la démocratie, fait retentir le mot de république, qui fournit aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cherchaient, et fut, en quelque sorte , le signal du carnage des citoyens au Champ de Mars (1). On est réellement confondu quand on voit un tel esprit tom-

de comte, dès que ceux qui en étoient revêtus oonseutent à payer comme les autres citoyens ; sachez bien que partout où il y a des ducs, des comtes et des marquis, la nation est inévitablement partagée en deux classes : celle des citoyens qui payent, et oeUe des privilégiés qui payent peu et qui payent mal. »

(Chronique de Parie du 19 février 1792.) (1) Nul doute, suivant M. Micbelet, < que le plan du factnm de Desmoulins contre Brissot n*aH été fourni par Robespierre » {Hietoire de la Révolution j t. III, p. 379). Nul doute ! Et pourquoi ??? Encore une supposition. Quelle étrange manière d'écrire lliiatoire ! Et pourquoi ? disions-nous. Parce que, dans le premier numéro d*un journal publié par Robespierre, se retrouve un reproche précédemment articulé par Camille Desmoulins. Il eût été bien plus logique de renverser la proposition et de dire que Robespierre s'inspira de Camille en reprenant après lui un grief qu'il jugea lans doute fondé. Ce grief, on le sait, était d'avoir intempestivement prononcé le mot de république et fourni un prétexte aux fureurs de la réaction. Si Ton s'en rappfvtait à M. Michelet, Robespierre et Desmoulins auraient accusé Brissot d'avoir proposé Im République a pour préparer le massacre du Champ-de-Mars » (p. 379). Oui, sans doute, cette imputation serait invraisemblable, absurde, mais elle n'a existé que dans Timagination de M. Michelet. Or aujourd'hui, en histoire, il n'est pas permis de procéder par insinuations. Robespierre et Desmoulins n'ont eu ni le langage ni la pensée que leur prdte gratuitement un historien trop prévenu. Camille demandait À Brissot s'il était d'une bonne politique d'avoir agi comme il l'avait fait, ^ on l'a vu dans notre texte, — et Robespierre lui reprochait d'une façon un peu moins rude d'avoir fourni un prétexte aux fureurs de la réaction, sans prétendre que eee intentione ^ueeni aueei coupablee que lee événetnente avaient été déeaetreux (voy. le Défeneeur de la ConsH" tution^ numéro 1, p. 10, 11 et 12). Il y a loin de là à la narration de M. MioheleL Mais ce que l'éminent historien ne dit pas, et pourtant ce que la plus simple jostioe

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