LIVRE YI. VOYAGE TRIOMPHAL A ARRAS
à Robe^ierre Féclatante ovation dont il avait été Tobjet, et à laquelle, paraJt-il, ils avaient vainement tenté de s^opposer. c Comment ! » disaieDl*ils avec dépit, « quand ce serait le roi, on n'en ferait pas davantage ! » ne comprenant pas ce qu'il y avait de grandeur et de dignité dans ces honneurs rendus à un simple citoyen qui avait bien mérité de la patrie. Obéissant à un sentiment de haine> de mesquine jalousie, ils enjoignirent aux agents de la police , quand Robespierre fut rentré chez lui, d'aller dans les maisons porter Tordre d'éteindre les lampions; mais presque tout le monde résista à cette injonction incompréhensible, et la ville continua d'être illuminée. 11 n'en fallut pas davantage pour exaspérer contre Robespierre quelques gros pers<»mages de la ville ; à Arras, comme à Paris, on ne manqua pas de loi imputer à crime Tamour que si justement lui avait voué le peuple.
Le lendemain arrivèrent, en chantant des chants patriotiques, les gardes nationales de l'Oise; elles se rendirent aussitôt chez lui en faisant retentir les airs d'acclamations enthousiastes. Tant de marques- de bienveQlance et d'affection lui étaient bien dues d'ailleurs en compensation de la froideur, de l'ingratitude qu'il rencontra auprès de plusieurs de ses anciens amis qui, attachés à l'ordre de choses aboli, lui gardaient une mortelle rancune de son dévouement à la Révolution. Un d'entre eux, auquel il a^it jadis rendu d'importants services, demeurait à sept lieues de la ville ; il s'empressa d'aller le vw, mais il en reçut un accueil glacial, et revint l'âme navrée. Il lui fallut cette expérience pour juger combien la justice, l'équité, la reconnaissance, sont peu de chose chez la plupart des hommes, en comparaison de l'intérêt privé (1).
Retiré dans une campagne des environs d'Arras, il passa, en partie.
(1) Nous avons suivi, pour tous ces détails, les Mémoires dt Charlotte Bobespierre (p. 92 et suiv.) et surtout la lettre de Robespierre à Duplay, en date du 17 octobre 1791, lettre qui nous a été confiée avec les papieis de la famille Le Bas, et qui, d'ailleurs, concorde merveilleosement avec les Mémoires de Charlotte, et une autre lettre adressée d^^rras le 22 octobre, à VOrateur du peuple, lettre dont voici le commencement : c Le 14 de ce mois est arrivé à Arras, vers les huit heures du soir, le législateur inoomiptible. Malgré tontes ses précautions pour cacher le moment de son retour, il ne pat échapper cette fois à la reconnoissance publique. Un peuple immense Tattendoit dans les faubourgs et à l'entrée de la ville. La voiture parolt, escortée d^une doutaine de Tolontaires parisiens à cheval. Les cris de : Vive la nation I Robespierre et Pétion ! se sont fiût entendre de toutes parts ; c'est à qui verra, touchera, embrassera le premier l'intrépide défenseur de la liberté. A peine Torateur chargé de lui exprimer ks sentimens de ses concitoyens peut-il saisir un instant de silence; Tillustre exdéputé se voit contraint, par ceux qui l'entourent, de descendre et de recevoir, au mUieu des plus rih applaudissemens, deux ceuronnes civiques, l'une pour lui, Tantre p6ar son ami de Chartres.
€ Déjà toutes les mes par lesquelles il doit passer sont illuminées; la foule augmenta
dans la retraite les six semaines qu'il déroba à la vie publique ; ce furent les derniers instants de calme et de repos de son orageuse exis^ tence, si Ton peut appeler repos l'état de travail intellectuel auquel il était constamment livré, au milieu des inquiétudes morales qui Tassiégeaient. Jusqu'à lui en effet montait chaque jour Técho retentissant des furieuses discussions suscitées au sein de l'Assemblée législative par les menées des prêtres réfractaires et les désordres résultant de l'émigration. Déjà les discours des orateurs se coloraient de teintes sanglantes; et dans ses flancs, il était bien facile de le pressentir, la nouvelle Assemblée recelait la Terreur.
Robespierre put du reste se rendre compte par lui-même des maux incalculables dont la persistance de l'émigration et les insinuations perfides d'une portion du clergé menaçaient le pays. 11 avait trouvé sur sa route les auberges pleines d'émigrants, et partout les aubergistes lui marquaient leur étonnement de la multitude de gens qu'ils avaient à loger depuis quelque temps (1). De plus, il était chaque jour témoin des criminelles machinations des ecclésiastiques ; et, certes, quand il juge sévèrement la conduite des gens d'Église, il ne saurait être suspect, car personne plus que ce libre penseur n'avait réclamé la tolérance à leur égard. Toutes les armes leur étaient bonnes pour exciter les esprits, pour semer la discorde. Partout les preuves réfractaires présentaient comme un intrus le prêtre assermenté ; ses prières, disaientils, n'avaient aucune efficacité ; nuls étaient les sacrements conférés par lui ; et cet inutile serment, qui pourtant ne touchait pas au dogme, ils le présentaient comme un acte d'impiété de sa part. Cela suffisait amplement pour épouvanter des âmes faibles et superstitieuses. Il arriva que, des enfants ayant été baptisés par des prêtres assermentés, leurs mères les firent baptiser de nouveau par des prêtres réfractaires, le premier baptême n'ayant aucune valeur à leurs yeux, tant nos mères, hélas ! étaient encore imbues des superstitions antiques. Les miracles, comme on pense, ne furent pas oubliés pour battre en brèche la Révolution. Heureusement il n'en fut point partout comme en Vendée,
de plus en plus, et ce n'est qu^aprës une heure de combat que le modeste Robespierre obtint enfin de rentrer dans son logis et de se dérober à sa gloire.
« Cette fête a donné lieu de remarquer combien la municipalité d^ Arras est à la hauteur de la Révolution. Loin de venir elle-même flagorner Robespierre, elle n'a rien négligé d'abord pour pénétrer le peuple de sa dignité et lui persuader qu'i7 ne devait aucune reconnaissance à un individu ; mais voyant que ses discours philosophiques étoient inutiles, elle a pris le parti de dépêcher d'un côté des oflSoiers de police pour éteindre les lampions, et do l'autre des patrouilles nombreuses pour prêcher, les armes à la main, ime indifférence salutaire envers leur digne représentant... »
{VOrateur du peuple, t. VIII, numéro 41, p: 216.)
(1) Lettre à Duplaj, en date du 17 octobre 1791.