LIVRE VC. LETTRE A DUPLAY
OÙ riDfluence du clergé s'accrut de toute Thorreur que la réquisition inspirait aux jeunes gens du pays. L* Artois vit donc aussi des prodiges, à Vaide desquels on se flattait d'arrêter l'essor des idées nouvelles. Hais laissons Robespierre nous en citer lui-même un exemple. « Il vient de s'opérer ici un miracle, » écAt-il à Duplay, c ce qui n*est pas étonnant, puisqu'il est dû au Calvaire d'Arras, qui, comme on sait, en a déjà fait tant d'autres. Un prêtre non assermenté disoit la messe dans la cbapelle qui renferme le précieux monument. Des dévotes comme il fâutl'entendoient. Au milieu de la messe un homme jette deux béquilles qu^il avoit apportées, étend les jambes, marche ; il montre la cicatrice qui loi reste à la jambe, déploie des papiers qui prouvent qu'il a eu one griève blessure. Au miracle la femme de cet homme arrive, elle demande son mari ; elle reprend ses sens pour rendre grâces au ciel et pour crier au miracle. Cependant il fut résolu dans le sanhédrin dévot que ce ne seroit point dans la ville qu'on feroit beaucoup de bruit de cette aventure, et qu'on la répandroit dans la campagne. Depuis ce temps, plusieurs paysans viennent en effet brûler de petits cierges dans la chapelle du Calvaire. »
Telle était la nature des stratagèmes dont on se servait pour incendier le pays. Le spectacle de pareilles jongleries contristait singulièrement Robespierre. < Aussi^ :» ajoute-t-il, a je me propose toujours de ne pas rester longtemps dans cette terre sainte ; je n'en suis pas digne (1). » Tout en se montrant sévère à l'égard des prêtres perturbateurs, il n'en demeura pas moins fidèle à son système de tolérance envers le .clergé en général, parce qu'à ses yeux le domaine de la conscience était tout à fait en dehors des attributions du législateur, et surtout parce que, les ecclésiastiques étant une force avec laquelle il fallait compter, il lui paraissait au moins inutile de les irriter contre la Révolution, quand peut-être on pouvait les attirer à elle en les ménageant.
Robespierre resta éloigné de Paris plus longtemps qu'il n'en avait l'intention, retenu sans doute par les nombreux témoignages d'affection qu'il recevait et qui, il l'avoue lui-même, lui procuraient les plus douces jouissances. Pourtant il avait laissé, en partant, des hôtes bien chers, car la famille Duplay était devenue la sienne propre : dans madame Duplay il avait trouvé une véritable mère ; dans ses filles, des sœurs dévouées. Aussi, songeant à la douleur qu'il éprouverait en quittant de nouveau son pays natal et de tendres amis, écrivait-il à ses bêtes : < Je me consolerai en vous embrassant (2). f> Au reste, on ne
(1) Lettre à Duplay, en date du 17 octobre 1791. (3) Ihid.
manquait pas d'insister pour qu'il se hâtât de revenir : la patrie avait besoin de lui ; on s'étonnait de ne plus l'entendre ; mais lui, sous un prétexte ou sous un autre, différait toujours. Le 17 novembre, répondant à une lettre affectueuse de Duplaj, il lui disait : « Je me propose sérieusement cette fois de retourner dans quelques jours à Paris. Le plaisir de vous revoir ne sera pas le moindre avantage que j'y retrouverai... » Mais son absence se prolongea encore jusqu'à la fin du mois. On mettait tout en œuvre d'ailleurs pour le garder le plus longtemps possible ; et lui, il semblait hésiter à quitter le sol natal, comme s'il eût senti qu'il jouissait là de ses dernières heures de calme, et que désormais il n'aurait d'autre repos que celui de la mort.
Tandis qu'au milieu des siens, de ses amis d'enfance, Robespierre essayait d'oublier peut-être pour un moment les orages de la vie politique, et cherchait, dans les joies douces de la famille, ce rafraîchissement d'esprit si nécessaire après de longues agitations, que se passait-il à Paris, au sein de la nouvelle Assemblée et du club des Jacobins? Nous croyons indispensable d'en rendre rapidement compte à nos lecteurs, afin qu'ils sachent bien quel fut le mouvement révolutionnaire pendant l'absence de Maximilien, et à quel degré d'irritation on était arrivé quand il reparut sur la scène.
On a vu avec quel sans-façon, dès le début de ses séances, l'Assemblée législative avait traité la royauté. Il y avait là de quoi épouvanter les Constitutionnels, mais ils allaient assister à de bien autres spectacles ! Parmi les députés à qui se trouvaient confiées les destinées de la France, s*était formée une phalange d'hommes presque tous jeunes, ardents, hardis, éloquents, qu'on appela les Girondins, parce que les principaux d'entre eux venaient des bords de la Gironde. Natures impétueuses, cœurs bouillants, reflétant les ardeurs du soleil du Midi, nous allons les voir prendre en quelque sorte possession de l'Assemblée, diriger ses actes, et bientôt imposer à la cour des ministres de leur choix. On a dit d'eux, avec quelque vérité, que c'étaient des artistes fourvoyés dans la politique, et en effet ce qui les séduisit surtout dans la Révolution française, ce fut son côté sonore et brillant. Ils aimeront la liberté, mais cette liberté nécessaire au développement des arts, des sciences, des lettres ; ils aimeront l'égalité, mais afin que l'intelligence ne soit pas écrasée par le hasard aveugle de la naissance. Il leur