LIVRE VI. LE PATRIOTE CERUTTI
Brissot, dans son journal, invita aux funérailles de ce député les gens de lettres, Jes philosophes, tous les amis de la Révolution. Et pourtant rieo ne joslifiait ce deuil populaire. Né à Turin , Cérutti était venu se fixer à Nancy et avait débuté dans les lettres par une apologie des ^tes qui lui avait valu la faveur du roi Stanislas, Il vivrait dans fiotimité de la plus haute société quand éclata la Révolution, dont il adopta les principes, peut-être en raison de ses liaisons avec Mirabeau. Dans les derniers mois de Tannée 1790, il avait entrepris, en collaboratioQ avec Rabaut Saint-Élienne, la rédaction de la Feuille villageoise^ jouTDal assez incolore et sans principes bien arrêtés. A quelque temps de sa mort, dans un article nécrologique inséré au Moniteur et conçu dans un esprit très-favorable, on lui reprochait de s'être, dans son
it^ment, étendu sur sa pauvreté avec trop de complaisance et en termes affectés, lorsque, dans le même acte, il accusait plus de onze mille livres de rente et parlait de son valet de chambre et de plusieurs domestiques (1). 11 n'avait donc rien, en définitive, qui le recommandât particulièrement aux patriotes démocrates. Aussi Manuel ne produisitil pas grand effet quand, le 7 février, il vint aux Jacobins annoncer d'une voix éplorée la mort de Cérutti. — Tant mieux ! s'écria brutale* mentunnaembre, — Les justes murmures soulevés par cette exclamation indécente trompèrent sans doute le procureur de la commune SOT les dispositions de la société, et il lui proposa d'envoyer un certain nombre de ses membres aux obsèques de ce député. Robespierre,
I quoique à regret, crut devoir combattre cette motion. Sans doute l'idée «le la mort inspirait toujours quelque affliction; mais il eût préféré que I^oomde Cérutti ne fût pas prononcé au sein de la société, à laquelle d'ailleurs ce député n'avait pas appartenu. Sans développer complètement sa pensée, parce que les morts, suivant lui, méritaient indulgence» il doDna clairement à entendre que Cérutti ne lui paraissait pas avoir été
i ™i assez sincère ami de la liberté pour avoir droit aux hommages qu'on fédamait pour lui. Il fallait du moins attendre du temps la justification * ces honneurs. Sur sa proposition la société passa purement et simplement k l'ordre du jour (2). Panégyriste du défunt, Brissot trouva peut-être, dans l'échec éprouvé par la motion de Manuel, un grief de Pte contre Robespierre; les Girondins se dédommagèrent en faisant 4)nner le nom de Cérutti à l'une des rues de Paris (3).
(l) Moniteur du 27 mars 1792.
(?) Journal dit débais tt de la correspondance de la Société det Amis de la Constitutiim,
wnBérol39.
(3) D'alxmi rue d'Artois, la rue Cérutti est aujourd'hui, depuis 1830, la rae
Uffiite.
On se figure généralement que, la constitution votée, sanctionnée tout était fini, qu'on n'avait plus qu'à marcher paisiblement, à l'abr de la Déclaration des droits, et que, si la situation se rembrunit, si lei tempêtes se déchaînèrent, ce fut par la faute de quelques esprits turbulents, qui voulaient aller au delà du code constitutionnel de 1791. Erreur! grossière erreur! Les complications vinrent des résistances d( la cour à l'application sincère des nouvelles institutions, et surtout de la malveillance d'une partie de la bourgeoisie pour le peuple.
Les Feuillants et les Girondins voulaient également le triomphe de la bourgeoisie; les uns par son alliance avec les anciennes classes privilégiées, les autres par son alliance avec le peuple; Robespierre, lui, voulait une fusion complète, n'entendant pas que le peuple servît de marchepied à une aristocratie nouvelle, et tenant essentiellement à ce que la Révolution fût faite au profit de tous, non à l'avantage de quelques-uns. La haute bourgeoisie, avec cet esprit étroit, dont malheureusement elle ne s'est pas encore dépouillée, inclinait visiblement vers les premiers; l'égalité, pour elle, consistai! en ce qu'elle pût jouir de tous les avantages réservés autrefois presque exclusivement à la noblesse. Ses tendances égoïstes, contraires au véritable sentiment de l'égalité, inquiétaient sérieusement tous les esprits dévoués aux principes de la Révolution. Buzot, qu'aucune nuance encore ne séparait de Robespierre, signalait vivement un jour à Pétion les dangers d'une telle situation, et lui demandait son avis sur les moyens de prévenir une catastrophe imminente. Le maire de Paris sentait bien lui-même les périls de cet antagonisme déplorable. « La bourgeoisie, » disait-il à son ami dans une lettre publiée par les journaux populaires de l'époque, « cette classe nombreuse et aisée, fait scission avec le peuple, elle se place au-dessus de lui; elle se croit de niveau avec la noblesse qui la dédaigne et qui n'attend que le moment favorable pour l'humilier (1). » La bourgeoisie de nos jours n'a guère changé; mais un pas immense a été franchi; grâce à la Révolution de 1848, les citoyens passifs n'existent plus.
Cette division du tiers état en bourgeoisie et peuple, si imprudemment tracée par l'Assemblée constituante quand, malgré les énergiques
(1) Cette lettre de Pétion à Buzot se troave noUmment dans le PalrioU françou, numéro 914, et dans les Révolution* de Paris, numéro 135.