UTRE VI. — LA GIRONDE II
ùudra une république de convention. Ils n*en banniront pas les poëtes» ooitime faisait Platon; et combien ils auront, raison! — car la poésie, c'est la nourriture divine, l'ambroisie des âmes supérieures, — mais ils ne chercheront nullement à en extirper le prolétariat par de bonnes lois sociales. Ne leur demandez pas cet âpre amour de Robespierre pour les dasses souffrantes, son excessive tendresse pour les déshérités de ce monde ; en général ils se soucient assez peu des masses. Et cela est si vrai que, a[M'ès Thermidor, lorsqu'ils seront parvenus de nouveau à dominer la (Convention, on les verra, détruisant l'œuvre de la Mon* tagne, commettre la même faute que les Constitutionnels de l'Assem- Uée constituante, et rétablir des catégories de citoyens, les uns actifs, les autres passifs.
Certes, nous sommes loin de nier leurs grandes qualités. Vergniaud avait des mouvements qui rappelaient Mirabeau dans ses belles inspirati£M]s ; l'impétuosité de Guadet, quoique l'entraînant trop souvent dans des voies contraires aux vrais principes, n'en était pas moins nenreose et communicative ; de la poitrine d'Isnard sortaient des parole embrasées, comme d'un volcan, des laves ardentes; mais leur éloquence, il faut le dire, était un peu déclamatoire et théâtrale : trop souvent chez eux, dans les luttes personnelles, la passion tint lieu de raisonnement et de justice.
Ces fa<xmnes, dont les emportements, les erreurs et les fautes ont amené tant d'irréparables malheurs, ont été présentés cependant par un trc^ grand nombre d'écrivains comme des modérés. Quel singulier usage (Hi a fait de ce mot ! Robespierre et ses amis, il est vrai, descendbrent dans la tombe sans qu'il fût possible aux hommes impartiaux de les déteidre et de protester contre les calomnies sans nom dont on avait chargé leur mânoire. Au contraire, les nombreux survivants de la GirQode,unis aux Thermidoriens et aux royalistes, se sont acharnés à mettre toutes les sévérités de la Révolution sur le compte de l'homme qui cependant les avait sauvés de l'échafaud. Nous verrons plus tard par quel étrange machiavélisme, par quelles infernales inventions, par quels mensonges abominables on est parvenu à fausser la conscience do pays et à donner le change à l'opinion. Heureusement Timpartiale histoire est là, qui aux prétendus Souvenirs des uns, aux Mémoires errangis des autres, oppose d'irréfragables documents et des preuves sans réplique. Ce qu'il est essentiel d'établir dès à présent, c'est qu'aux Girondins appartient l'initiative des lois terribles. Faut-il leur en faire un crime irrÂnissible? Je ne le pense pas. En présence des coupables menées de tous les partisans de l'ancien régime,' comment s'étonner que des législateurs chargés de sauvegarder les légitimes conquêtes
de la Révolution se soient laissé entraîner à des mesures réprouvées par rhumanité, mais commandées par une situation sans précédents dans rhistoireî Pour ma part, je suis extrêmement porté à l'indulgence en toutes choses, mais j*admire volontiers, je Tavoue, la fausse sensibilité de certaines gens, nullement tendres au fond, et qui jettent les hauts cris contre ce qu'ils appellent les cruautés des révolutionnaires, sans se demander ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en semblable cir* constance, eux qui, en général, se montrent si peu indulgents pour les opinions d'autrui, et sacrifieraient sans pitié quiconque froisse un tant soit peu leurs intérêts. Quoi qu'il en soit, il nous paraît d'une importance extrême de démontrer que Robespierre fut complètement étranger à l'enfantement de cette Terreur, dont plus tard il combattra les excès, et que, quand il revint à Paris, les premières lois de colère et de vengeance étaient votées.
« C'est au nom de l'intérêt général et de la raison qu'il faut repousser toute loi contre les émigrations,» avait-il dit un jour au sein de l'Assemblée constituante; nos lecteurs ne l'ont pas oublié sans doute (1). Depuis, il est vrai, l'émigration avait pris contre la Révolution un caractère d'hostilité beaucoup plus marqué : les officiers de terre et de mer désertaient en masse, se promettant de rentrer en triomphateurs. En vain Louis XVI somma les émigrants de venir reprendre le poste où l'honneur leur commandait de rester (2) ; on savait à Coblentz ce qu'au fond valait cette sommation. Et quelques mois après, les défenseurs de la Révolution apprirent, sans beaucoup d'étonnement, qu'une foule de déserteurs attachés à la maison du roi continuaient à toucher leurs appointements, et que l'or de la liste civile faisait une partie des frais de l'émigration (3). Réunis à quelques lieues de nos frontières, les émigrés mettaient tout en œuvre pour grossir leur nombre : aux bourgeois on promettait la noblesse s'ils venaient se ranger sous les drapeaux de la coalition ; on menaçait les nobles de déchéance s'ils refusaient de s'associer aux complots ourdis contre la France. Aux uns et aux autres on montrait la perspective d'une large part dans les dépouilles de la France.
Dans de telles conjonctures, et pour répondre aux menaces et aux défis lancés chaque jour au peuple par les émigrants, l'Assemblée législative crut qu'il était temps de prendre une mesure énergique.
(1) Voyez le t. I de cette histoire, liv. IV.
(2) Voyez le texte de cette sommation anx émigrants dans VHittoire parlementaire de MM. iîucliez et Roux, t. XII, p. 160.
(3) Rapport de Gohier à l'Assemblée législative dans la séance dn 16 septembre