LIVRE VI. — INSTALLATION DU TRIBUNAL CRIMINEL
moi. S'il est vrai que nous ayons fait un pas vers le règne de la justice etdeslitts, îl est temps que les fonctionnaires publics, sans en excepter odm qu'on appelle le premier de tous, se regardent non comme des puissances, mais comme les hommes d'affaires de la nation et comme les égaux de leurs concitoyens ; il faut qu'à leurs yeux, comme à ceux de la raison et de la nature, les charges publiques ne soient plus des hooneurs, encore moins des propriétés, mais des devoirs (1). »
Arrivant à l'examen de l'organisation du nouveau tribunal , il en expliquait minutieusement le mécanisme, puis traçait en quelques lignes le tableau de cette admirable institution du jury, qui, arrachant les justiciables criminels au jugement de magistrats toujours prévenus et implacables, les soumettait à celui de leurs concitoyens et de leurs pairs. Merveilleuse institution en effet, contre laquelle s'insurgent encore en vain quelques retardataires toujours encUns à trouver trop iâibles les répressions pénales, et qui regrettent le bon temps où tant de vies humaines étaient à la merci du caprice d'un juge, c Le jury, v a dit avec raison un éminent magistrat de ce temps, «c est la garantie suprême de la justice pénale, et seul il peut supporter de nos jours le poids et la responsabilité des jugements criminels (2). »
Quel rôle était réservé à l'accusateur public? Sa mission était de poursuivre, au nom du peuple, la réparation des crimes qui troublaient la société; mais elle ne commençait qu'après qu'un premier jury, comme nous l'avons dit plus haut, avait prononcé sur l'accusation. Adversaire du crime, chargé de défendre les intérêts sociaux, ce magistrat, impartial en toutes choses, devait être également le défenseur de la faiblesse et de l'innocence. Car, disait Robespierre, et ce langage ne saurait être trop médité, c la sdreté publique , qui est la devise des magistrats dont je parle, est beaucoup plus compromise encore par l'assassinat judiciaire d'un innocent que par l'impunité d'un coupable, n est temps enfin que cette maxime, consacrée dès longtemps dans les livres philosophiques, adoptée verbalement par ceux même qui o'àaieDt pas j^osophes, soit pratiquée par les magistrats et réalisée
(I) Le rôle àe Robespieire dans la Révolution française a été trop considérable P^ que tout historien ne soit pas tenu de fournir sur son compte des renseigne- >»rts an moins exacts. Or on lit dans VHiitoir» de la BévohUion, par M. Thiers ; I Ehi aocnsateuT public, il rêfitêa ctê nouvelles fonctione, » Etonnez-vous donc après ccis qae, dans des considérations assez naïves sur la question de la guerre, M. Thiers ^?int à parler de l*homme qui, six semaines durant, avait lutté contre tout un peuple, ^^ c le TiMtDB Robespierre! » Nous avons déjà dit pourquoi Foeuvre de «• Tkiers est absolument dénuée de valeur historique. H est bien entendu que nous ^ confondons pas M. Thiers historien du Coneulat et de l'Empire, avec M. Thiars lûstorien de la Révolutitm française.
^ M. Faustin Hélie.
dans les jugements. » Quant à lui, il voulait en faire la première règle de sa conduite, et à œux qui présentaient comme des fauteurs de désordre et d'anarchie les meilleurs amis de Thumanité , il prouverait, par son exemple, que les principes de la morale, la haine du crime et le zèle pour l'innocence avaient une source commune dans le pur sentiment de la justice. ^ Des hommes aussi peu éclairés que les autres étaient injustes, » ajoutait-il, c ont cru me louer en disant que je serais l'implacable ennemi des aristocrates. Ils se sont trompés. Comme citoyen , le mot d'aristocrate dès longtemps ne signifie plus rien pour moi; je ne connais plus que les bons et les mauvais citoyens; comme magistrat du peuple, je ne connais ni aristocrates, ni patriotes^ ni modérés; je ne connais que des hommes, des citoyens accusés ; je me rappelle que je ne suis que le vengeur du crime et l'appui de l'innocence. Je ne daignerai pas faire de plus longs discours pour réfuter les calomniateurs impuissants qui ont hasardé contre moi ces absurdes inculpations ; je me contenterai d'attester tous ceux qui ont connu le vrai sentiment de la liberté et du patriotisme, de la vérité de la pro* fession de foi que je vais faire : Le jour le plus heureux de ma vie serait celui où je trouverais le plus acharné de mes ennemis, l'homme même le plus opposé à la cause de l'humanité (le seul homme que je pourrais regarder comme mon ennemi), en butte à la prévention, prêt d'être immolé par elle pour un délit dont il serait innocent^ et où, répandant sur sa cause la lumière de la vérité sévère et impartiale , je pourrais l'arracher à la mort ou à l'infamie. Ah ! si les amis de la liberté pouvaient être susceptibles d'une espèce de tentation , sans doute ce ne serait pas celle d'une lâche inimitié ; ce serait celle d'une excessive générosité : j'en atteste tous ceux qui ont chéri la probité et la justice, bases éternelles de la liberté ; j'en atteste le peuple français tout entier. » Nobles paroles qui le peignent au vif, et que ne démentit jamais sa conduite.
Loin de se prévaloir de l'autorité accordée par la loi aux accusateurs publics, il rappelait qu'au sein de l'Assemblée constituante il avait demandé qu'elle fût restreinte le plus possible, prévoyant combien elle pourrait être redoutable à la liberté civile, si elle venait à tomber dans des mains indignes. Aussi, regardant les longpes magistratures comme le fléau des peuples, il se faisait gloire d'avoir obtenu que les fonctions de l'accusateur public fussent bornées à un temps assez court, et ses appointements réduits à un taux moins élevé que le chiffre proposé par le comité de constitution , car à l'opulence de Crassus il préférait la pauvreté d'Aristide, comme d'un meilleur augure pour la prospérité publique.