LIVRE VÎI. DCMOURIBZ AUX JACOBINS
mstres au seîn de la société des Amis de la Constitution. Seulement, le jour où un ministre acquerrait plus d'influence que les bons citoyens, il croirait cela nuisible; mais pareille chose n'arriverait point, il le jurait, et cette société des Amis de la Constitution serait toujours rdfroi de la tyrannie, le plus ferme appui de la liberté.
Malgré l'accueil sévère de Robespierre et l'austérité de ses paroles^ Dumouriez courut à lui, se jeta dans ses bras et l'embrassa comme un frère. A ce spectacle inattendu, étrange, tous les membres du club, tous les citoyens garnissant les tribunes battirent des mains à Tenvi, comme si cet embrassement eût été, à leurs yeux, l'heureux présage d*im accord sincère entre les ministres et le peuple (1).
Une heure ne s'était pas écoulée depuis l'instant où Robespierre avait dédaigneusement rejeté ce bonnet rouge dont un de ses collègues a?ait cru devoir lui couvrir la tête, et qui avait valu au nouveau ministre des affaires étrangères une si belle ovation, qu'arrivait une lettre de Pétion par laquelle, se fondant sur ce que le bonnet rouge avait été^ adopté par une foule de tartufes en révolution et de royalistes déguisés, le maire de Paris essayait d'en démontrer l'inutilité et engageait les membres de la société à en abandonner l'usage. Aussitôt Robesrierre remonta à la tribune, et, après avoir témoigné de son profond respect pour tout ce qui*était l'image de la liberté, il appuya les observations du maire de Paris en termes qu'il convient de mettre sous les yeux de nos lecteurs, ne fût-ce que pour prouver dans quelle erreur grossière sont tombés, volontairement ou non, tous les écrivains qui l'ont dépeint comme un envieux de Pétion. « Je me sentais pressé de Itrésenter à la société les raisons qui viennent de vous être offertes ; nuis comme je n'ai à combattre que le patriotisme, je suis charmé d'être guidé par M. Pétion, par un citoyen dont le civisme et l'amour delà liberté sont à toute épreuve, par un citoyen dont le coeur est ardent, et dont la tète est froide et réfléchie, et qui réunit tous les avantages, les talents et les vertus nécessaires pour servir la patrie, dans on temps où les ennemis les plus adroits et les plus astucieux peuvent loi porter des coups funestes (2). » 11 conseilla fortement ensuite à ses
(1) Jomma'dêt débaii et de la comtpondanee, etc., imméro 163. Domoariez, dans, tes^tnoirtf , fort habiUment arrangés, se garde bien de mentionner cet inoident où In-Blêne, miiristro de Louis XYI, rendait ai pabLiqnement justice an patriotisme de
(2) Ce qoî n'erapêelie pas M. Michélet de nous prèMnter Robe^ierre comme c se i^toBnant dans son fiel > pendant ces denx mois de mars et d'avril {Hi9toir$ de ia M- ^shtîoii, t. ni, p. 396). Combien M. Michelet eût été pins dans le vrai si, après avoir ^^£é de sens ravis la situation, il nous avait fait voir à qnel degré « d*enve- ^OBooent > parvinrent les Girondins dans ces deux mois, Brissot et Guadet notam-
concitoyens d'adopter la sage proposition du maire de Paris; car si, indépendamment de la Déclaration des droits gravée sur les murs de la ville et dans les cœurs mêmes des patriotes, il était besoin de quelque signe extérieur qui parlât en même temps aux cœurs et aux yeux, n'en possédait-on pas un auquel le peuple français était dès longtemps , attaché? 11 montra alors sa cocarde comme un emblème destiné à rappeler sans cesse aux bons citoyens leur serment de vivre libres ou de mourir. C'était, d'ailleurs et surtout, au même langage, aux accents de la raison, que devaient se reconnaître les amis de la liberté, non à des ornements puérils, dont pouvaient si facilement se parer l'aristocratie et la perfidie (1). Croire le peuple uniquement sensible à des marques visibles et grossières, c'était le dégrader en quelque sorte, poursuivait-il ; il ne fallait pas détourner l'esprit public des vrais principes de la liberté par des objets frivoles n'ayant rien de décisif, et pouvant devenir funestes en facilitant aux conspirateurs les moyens de poursuivre à couvert leurs complots. Le mieux, encore une fois, était de s'en tenir à cette cocarde , sous les auspices de laquelle était née la constitution; il conclut donc en demandant à la société de déclarer qu'elle professait une opinion conforme à celle du maire de Paris, et d'ordonner l'impression du discours de Pétion.
Ces observations furent accueillies par le» plus chaleureux applaudissements ; la société invita tous ses membres à s'abstenir désormais de porter le bonnet rouge en public ; et pour quelque temps du moins,— car l'usage en devait être bientôt repris, malgré les conseils de Robespierre et ceux de Pétion , — l'emblème sacré disparut comme par enchantement (2). Les Girondins, qui avaient tant prôné cette coiffure, n'osèpent trop hautement témoigner leur déplaisir de cette décision de la société des Jacobins, mais on sent bien percer leur mécontentement dans l'article où le journal de Brissot rendit compte de cette séance : « Ce que n'ont pu ni les plaisanteries fades des bouffons aristocrates, ni les graves^déraisonnemens des philosophes ministériels, une simple, lettre de M. Pétion et quelques observations de M. Robespierre l'ont
ment, comme on va le voir. Maintenant M. Michelet a un moyen bien simple d'ex* poser ses lecteurs à tomber eux-mêmes dans les plus regrettables erreurs, c*est de passer entièrement sous silence les faits, les discours, les séances qui démontreot précisément le contraire de ce quUl avance.
(1) Cela était si vrai qu'un peu plus tard la cour établit dans une maison duT^arrousel, sous le nom de club National, une réunion dans laquelle on fit entrer sept à huit cents ouvriers choisis à qui Ton donnait une paye de deux à cinq livres par jour, et qu'on ne manqua pas de coiffer du bonnet rouge. — Voyez les propres aveux de Bertrand de Moleville, dans ses Mémoires, t. II, p. 305, ch. xxix^
(2) Voyez le Journal des débats et ds la correspondance de la Société^ etc., numéro 163, et le Patriote françois, numéro 954.