LIVRE VII. LES GIRONDINS AU POUVOIR
opéré. > Et un peu plus loin, rendant compte d'une représentation de la tragédie de Cisar^ à l'issue de laquelle on avait couronné du bonnet roage le buste de Voltaire, l'écrivain girondin s'écrie, comme soulagé : < Tandis que la froide raison poursuivoit ainsi le bonnet rouge aux Jacobins , l'ardent enthousiasme le faisoit triompher au théâtre de la Nation (1)- » Nous le verrons reparaître en de tristes jours, ce bonnet dont se pareront des patriotes sincères à coup sûr, mais qui deviendra aussi la coiffure de tous les énergumènes, de tous les enragés, de tous les hypocrites, de tous ceux qui pousseront aux excès et à l'exagération, et dont Robespierre dira en pleine Convention : a Ils aimeraient mieax user cent bonnets rouges que de faire une bonne action. »
Huit jours après la nonùnation de Dumouriez conune ministre des affaires étrangères, les Girondins prenaient directement possession du pouvoir par Clavière, appelé au ministère des contributions publiques, et par Roland de la Platière, mis par eux à la tète du ministère de rintérieur.
L'influence de Brissot sur la composition du nouveau ministère n'est pas douteuse, et l'on s'en convaincra bientôt quand on le verra disposer de toutes les places, distribuer toutes les faveurs. L'élévation de Roland fut son œuvre personnelle, c'est madame Roland elle-même qui nous l'apprend. Dans la soirée du 21 mars, il alla la trouver, lui dit que la cour, intimidée, voulant essayer de se rendre populaire, n'était pas éloignée de prendre des ministres patriotes; qu'il avait été question de son mari dont les connaissances administratives inspiraient de la confiance, et lui demanda s'il consentirait k se charger du Êurdeau d'un portefeuille. Madame Roland n'ayant point paru douter de l'acceptation de son mari, la nomination de Roland fut arrêtée le lendemain en conseil. Brissot revint, accompagné cette fois de Dumouriez, annoncer cette nouvelle à ses amis. Il témoigna à Roland toute sa satisfaction de voir un citoyen vertueux et éclairé comme lui appelé à prendre part aux affaires du gouvernement, et il ne se fit pas faute de
(1) PiArwit fronçait, numéro 954. Dumouriez est si peu au courant des choses «n dehors de ce qui le touche personnellement, — et encore à cet égard ne dit-il que « qu'il veut bien, — qu'il attribue aux Girondins la disparition du bonnet rouge. (Voyez ses Ménunru, t. II, p. 146.)
déclarer dans son journal qu'il concevait du nom de ce ministre le plus heureux augure pour le maintien du gouvernement populaire (1).
Dans la distribution des fonctions ministérielles, Brissot, paratt-il, avait songé à son ami Louvet , et l'auteur de Faubias^ si Ton peut s'en rapporter à lui-même, faillit être nommé ministre de la justice. 11 faut lire dans les Mémoires de ce professeur de vices les lignes singulières et bouffonnes où il attribue tous les malheurs de la France à ce qu'il ne fut pas élevé au ministère. « Par quelle étrange fatalité, » s'écriait-il, 9 faut-il que le changement des destinées d'un homme agisse si puissamment sur les destinées d'un empire ! > Ce fut, à ses yeux, la première faute du parti républicain. Risible amour-propre d'une ambition non satisfaite ! Mais ce qu'il y a de plus curieux , c'est qu'il accuse Robespierre de son échec. Or celui-ci n'eut aucune espèce d'influence sur la composition du ministère girondin, cela est hors de doute. Louvet ne pouvait donc être de bonne foi en lui reprochant de l'avoir empêché de prendre sa part du pouvoir, et pourtant l'amertume de ses continuelles attaques contre Robespierre ressemble terriblement à la rancune d'une vanité froissée. Il ne se consola point d'avoir vu passer entre les mains d'un autre ami des députés de la Gironde, de Duranton, avocat de Bordeaux, personnage lourd et ignorant, dit-il, cet héritage qu'il avait si ardemment convoité, la succession de ce Duport du Tertre dénoncé par Lacroix dans la séance du 12 mars, et qui, plus heureux pour le moment que son collègue de Lessart, échappera, malgré Brissot, au décret d'accusation (2). Déçu dans ses ambitieuses espérances, Louvet se consolera bientôt en se mettant comme journaliste aux gages du nouveau ministère.
Ce n'était alors un doute pour personne que les nouveaux ministres fussent des créatures de Brissot ; un journal feuillant le présenta même comme le beau-frère ou l'allié de Roland de la Platière, et Brissot , en réclamant contre cette assertion erronée , se fit gloire d'être l'ami du ministre de l'intérieur (3). Si les feuilles girondines chantèrent sur tous les tons les louanges et le triomphe des ministres
(1) Voyez 1m Mémoires de madame Roland (édit. Barrière et Berville, 1. 1, p. 307), et le Patriote françoit^ numéro 956.
(2) Mémoires ds Ixmeet (éd. Burière, p. SB et niiv.). Cest là que Loirret prétend avoir été dénoncé aux Jacobins, à Tinstigation de Robespierre, oonune un agent de rémigration. Or, pour bien se convaincre des allégations mensongères de Lonvet, on n*a qu*à comparer son récit avec le numéro 168 du Journal des débaU et de la corresfondanes de la Société des Amis de la Constitution, rédigé pourtant dans un sens girondin. Tant d*aplomb pourrait étonner, si Ton ne savait de reste que liinivet est on des plus effrontés menteurs du parti de la Gironde.
(3) Patriote français^ numéro 961.