‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 8 sur 314 · LIVRE VI. FK£aiIËRS PAS VERS LA TERREUR · texte numérisé non relu

LIVRE VI. FK£aiIËRS PAS VERS LA TERREUR

Dès le 30 octobre Brissot poussa le cri d'alarme, et dans un discours doDt la modération contrastait avec les violences des ennemis de la RéroliUion, il demanda que les princes et les fonctionnaires émigrés fussent poursuivis criminellement, et leurs biens confisqués, si, passé un certain délai, ils ne rentraient dans le royaume; pour les émigrants ordinaires, on devait, selon lui, se contenter de frapper leurs biens d'une triple imposition. Mais ces moyens parurent tout à fait insuffisants à Vergniaud et à Isnard. Contre les émigrants, a misérables pygmées parodiant l'entreprise des Titans contre le ciel, » disait le premier, il n'était point besoin de preuves légales (1). Autrement terrible et violent fut le second : « Je pense, comme M. Brissot, qu'il faat porter les grands coups sur les chefs, » s'écria-t-il aux Jacobins dans la séance du 30 octobre, a Les tètes des Launey, des Flesselles, des Berthier , ont plus accéléré la Révolution que n'aurait fait la mort de plusieurs milliers de petits brigands; mais la dégradation civique, k séquestre de leurs biens serait peu ; le salut du peuple, la justice et nos lois veulent qu& les deux frères du roi et MM. de Bourbon soient condamnés k mort... Que ceux de l'intérieur du royaume qui seraient convaincus d'intelligence avec les rebelles et de leur faire passer de l'argent et des munitions subissent le même châtiment. » Quant aux autres crimes et délits contre la sûreté intérieure de l'État, il rappelait qu'une loi punissait de mort quiconque était convaincu de conspiration ou de complots tendant à armer les citoyens les uns contre les autres ou contre l'exercice de l'autorité légitime, et il ajoutait d'un ton sinistre : < Yoilà pour les prêtres fanatiques et les autres boute-feux de l'intérieur diî royaume. Quelques têtes tranchées par la justice, et vous verrez pâlir tous nos ennemis (2). » On aurait cru entendre comme un écho des plus furieux articles de Marat, lequel, par une inconséquence inexplicable de son esprit bizarre, avait récemment écrit sur la noblesse des pagefi qu'aurait pu signer le royaliste le plus exalté '3). 11 y avait néanmoins cette différence, que cette fois de telles paroles tombaient du haut d'une tribune française, et de la bouche plus autorisée d'un législateur.

Le lendemain, à l'Assemblée législative, Isnard se montra plus véhément encore. « Il est souverainenbent juste, » dit*il en parlant des émigrés, des conspirateurs, « d'appeler au plus tôt sur ces têtes coupables le glaive des lois. » Et au milieu d'applaudissements frénéti-

(l) \oj«iZ le discours de Vergniaud, dans VHûtoire parlementaire de la Révolution (î. XIT, p. 179 et suiv.).

ri) Journal ileê débat» dy la Swicté tUt Amis de la Con5N7ii//on, uuméro 86. M^) Voyez les nuniéroa 553 et 559 de VAmi du peuple.

ques, — car le sombre enthousiasme de l'orateur s*étaît communiqué k rAssemblée, — on entendit retentir des phrases d'une irrésistible, mais aussi d'une lugubre éloquence : a II est temps que ce grand niveau de l'égalité qu'on a'placé sur la France libre prenne enfin son aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunité des grands criminels qui a pu rendre le peuple bourreau. Oui, la colère du peuple, comme celle de Dieu, n'est trop souvent que le supplément terrible du silence des lois. Si nous voulons être libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne ; que sa voix foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumière du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa proie, elle ne distingue ni les rangs ni les titres (1). » LAmi du peuple^ transporté, entonna l'éloge d'Isnard, le seul député qui jusqu'à ce jour eût montré, selon lui, dans la nouvelle Assemblée, des lumières et de l'audace (2). A la suite d'une discussion dont les Girondins portèrent presque tout le poids, l'Assemblée législative adopta un décret rédigé par Guadet, et en vertu duquel tous les Français rassemblés au delà des frontières devaient être poursuivis comme coupables de conjuration, et punis de mort, si au 1*^' janvier prochain ils se trouvaient encore en état de rassemblement. Devait être également puni de mort tout Français convaincu d'avoir dans le royaume ou au dehors embaièché des individus pour le compte de l'émigration (3) . Le temps était bien changé depuis le jour, — il y avait quelques mois à peine, — où Robespierre s'était déclaré l'adversaire d'une loi contre les émigrations. Ce ne furent donc pas les lois terribles qui déterminèrent tant de Français à déserter leur pays pour s'insurger contre lui, mais bien l'émigration armée qui fut cause de l'enfantement de ces lois. Seulement elles furent loin d'atteindre le but qu'en espéraient leur sauteurs, et l'émigration, au lieu de diminuer, sembla croître en proportion des décrets rendus contre elle. On voit maintenant à qui appartient l'initiative de la Terreur, quels hommes en sont comptables devant l'histoire. Et, chose singulièrement remarquable ! ceux-là qui entraînèrent le pays dans cette voie funeste, et le poussèrent à exagérer les mesures de sévérité contre les conspirateurs et tous les ennemis actifs de la Révolution, furent les mêmes qui plus tard, changeant de drapeau, déchaînèrent contre les patriotes cette Terreur, autrement odieuse, connue sous le nom de terreur blanche^ et dont nous prenons l'engagement de présenter un jour les fastes sanglants.

(1) Voyez ce discours d'Isnard dans VHistoire parlementaire de la Révolution (t. XII, p. 199 et suiv.).

(2) VAmi du peuple ou le Publiciste parisien, numéro 589.

(3) Voyez cet important décret dans le Moftiteur du 10 novembre 1791.

Page 1