LIVRE VU. ARRIVEE DES SOLDATS DE CHATEAUVIEUX
à Paris, après avoir été, à Versailles, l'objet d'une ovation enthousiaste. Ce Jour-là n'eut pas encore lieu la fête projetée ; on avait déddément préféré l'ajourner, afin de laisser aux artistes le temps d'achever les décorations et de lui donner un caractère de grandeur iousité. Toutefois, dans la journée, ces soldats, accompagnés d'un dé^ lâchement de la garde nationale de Versailles, furent reçus au sein de l'Assemblée législative, où leur admission avait été l'objet d'une orageuse discussion, et les honneurs de la séance leur furent accordés sur la demande du président Dorizy (t). Dans la soirée, Collot-d'Herbois les présenta aux Jacobins; Vergniaud, qui présidait la séance, embrassa le plus jeune et le plus âgé d'entre eux, après les avoir complimentés a quelques paroles expressives. Ils allaient sortir pour se rendre k la momcipalité, quand Robespierre monta à la tribune. CoUot-d'Herbois oe voulut pas qu'ils se retirassent sans avoir entendu l'homme qui à l'Assemblée constituante les avait défendus avec tant d'énergie, et depuis s'était si souvent intéressé à eux. Robespierre énuméra alors les nombreux services rendus à la cause de la Révolution française et de la liberté par le régiment de Château vieux et les gardes -françaises; pois il engagea les membres de la société appartenant à l'Assemblée législative à solliciter un décret qui donnât à tous les soldats persécutés à cause de leur patriotisme la faculté de rentrer dans un corps de leur choix ou de former une légion particulière. Au moment où les héros du jour allaient quitter la salle, Guadet demanda que, pour per-^ pétuer le souvenir de l'acte de justice dont ils venaient d'être l'objet, OD envoyât à toutes les sociétés affiliées le procès-verbal de cette séance, en y joignant la liste des membres de l'Assemblée législative qui, dans la journée, avaient voté pour ou contre les honneurs de la séance à accorder aux soldats de Châteauvieux (2);
Montagnards et Girondins, on le voit, étaient d'accord sur les points les plus essentiels de la Révolution. Pourquoi donc faut-il que de misérables questions de personnes les aient Avisés et jetés dans de si funestes luttes? Ah! le cœur saigne en y songeant! Combien coupables aussi ceux qui provoquèrent ces combats, et ne surent pas sacrifier à l'intérêt public leurs ressentiments implacables!
(l) Yojex le MonitêT des 10 et 11 vml 1792.
(Z) /mmuoI det débais tidâla correipoMtofice dt la Société du Ami» de la CfmHt^um^ ' IT5.
On approchait du jour fixé pour la célébration de la fête de la Liberté, et plus on en approchait, plus semblait croître la fureur des Feuillants et des partisans de la cour. Les obstacles de tous genres imaginés par le directoire de Paris, où siégeaient les Talleyrand, les Beaumetz, les Desmeuniers, et dont La Fayette était Tàme, Tinspirateur et Tespoir, amenèrent le !ii aux. Jacobins, une nouvelle sortie de Robespierre contre le général, a De quel droit, » s'écria-t-il, « vient-il mettre ici sa lâche ambition en opposition avec le vœu de tous les patriotes, avec le vœu du peuple de Paris, avec le vœu de la France entière? De quel droit ose-t-ii former le projet de convertir en des jours de deuil des jours consacrés au triomphe de la liberté et de la justice? Que signifie donc le trouble qui nous agite dans le sein de cette société, qui se répand jusque dans les départements? » Puis, passant en revue la conduite de La Fayette depuis le moment où, revenu d'Amérique après avoir eu le bonheur de servir sous Washington, le général avait essayé de profiter d'une réputation usurpée pour diriger la Révolution française, il le montra cherchant à faire adopter une déclaration des droits incomplète, et qui heureusement avait été rejetée ; il le montra porté au généralat par les intrigues de ceux qui, à cette époque, s'étaient emparés de l'Hôtel de-Ville, et proposant, peu après l'installation de l'Assemblée constituante à Paris, la loi martiale jusqu'à trois fois dans une même séance; il le montra enfin s'appliquant dans toutes les circonstances à renforcer le parti de la cour, à faire rétrograder la Révolution. Revenant encore sur révéncment du Champ-de-Mars , il rappela qu'on n'avait jamais inforoié contre les assassins des deux hommes immolés dans la matinée du jour où le champ de la Fédération avait été arrosé du sang des patriotes, tandis qu'un tribunal, investi d'un pouvoir illimité, avait arbitrairement poursuivi, détenu et persécuté des citoyens coupables du seul crime de patriotisme. Il savait bien qu'en dénonçant La Fayette il s'exposait à de terribles ressentiments, peut-être aux coups des assassins; mais, disait-il en terminant, « à l'heure où les poignards m'atteindront, je le dénoncerai encore de toutes mes forces au mépris public (1). »
(1) De tous les journaux girondins, celui de Condorcet ménageait seul La Fajcttft Le Patriote françois de Brissot, après Tavoir si longtemps adulé, le dénonçait, à sfl«