LIVRE VU. — LES CANONS PERFECTIONNES
Après lui monta à la tribune un homme dont quelques jours auparavant il avait eu à subir une violente attaque, sur laquelle nous aurons à revenir tout à Theure. Real, c'était lui, renchérit encore sur les accusations articulées contre La Fayette, et dénonça, comme étant un des employés des bureaux du ministre des contributions publiques, de Clavière, le lieutenant Paindavoine, signataire de la protestation contre la fête des soldats de Ghâteauvieux, fête définitivement fixée au dimanche 15 avril (1).
Au commencement de cette séance, un membre de la société avait présenté à ses collègues un Anglais et un Français, inventeurs d'un canon perfectionné avec lequel on pouvait tirer vingt-cinq coups à la minute, et Desfieux avait proposé à ses collègues d'ordonner des expériences aux frais de la société. Robespierre combattit vivement cette motion comme contraire aux principes de l'humanité. Toute invention ayant pour but d'accélérer la destruction des hommes était, à ses yeux, une chose toujours déplorable. Il ne pouvait être d'un autre avis, étant ennemi de la guerre en principe. Déjà, vers la fin de l'Assemblée constituante, un inventeur était venu lui soumettre une carabine tirant neuf coups consécutifs, et sous ses yeux, dans le jardin de sa maison de la rue de Saintonge, s'était livré à des expériences dont les résultats avaient été des plus satisfaisants. Aussi, consulté par cet inventeur, Robespierre . Favait-il instamment prié de laisser de côté sa meurtrière invention, sur laquelle un silence absolu avait été en effet gardé. Mais, poursuivait Maximilien, après avoir raconté ce fait intéressant, il y avait à invoquer encore d'autres raisons quer celle de l'humanité. Si une telle découverte était de nature à donner aux peuples un avantage momentané sur les despotes, elle ne tarderait pas à passer également entre les mains de ces derniers, et deviendrait alors un instrument de plus pour l'asservissement du monde. Ces considérations déterminèrent la
toor, à la vindicte publique, et Ton peut lire dans les Annales patriotiques de Mercier et Carra, deux Girondins dévoués : c L'incorruptible et vertueux Robespierre, dans la ,i^ce de la société des Amis de la Constitution du 11 de ce mois, a démasqué sous t^ns les rapports le caractère et la conduite du général Monck-La Fayette. Les ^tés quUl a développées à cette occasion, et qui sont constatées par les faits, ont tello&eDt frappé tous les esprits et ouvert tous les jeux, qu'il n'y a plus que les fourbes coBune La Fayette lui-même qui prissent résister à l'évidence. Cet homme est enfin emmn, et Ton est plus scandalisé que jamais que l'Assemblée nationale ait souffert qa^ fi\t nommé par le pouvoir exécutif pour commander une armée, en infraction de 1a bi qui défend aux membres de l'Assemblée constituante d'accepter aucune place ^ « pouvoir exécutif pendant deux ans. Mais la justice et la vérité triompheront des fourbes et des traîtres... »
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution ^ Vttaén 176.
société à passer à Tordre du jour sur la proposition de Desfleux (1}. Que dirait Robespierre de nos canons rayés et de toutes nos armes de précision, dont paraissent assez peu s'émouvoir les philosophes de notre temps?
La veille du jour où devait avoir lieu la fête de la Liberté, on l'entendit encore. 11 venait réclamer contre l'oubli dont les gardes-françaises avaient été l'objet dans le programme de cette fête, à laquelle des honneurs rendus à ces braves soldats ne pouvaient, selon lui, qu'ajouter un grand caractère. 11 invitait donc le peuple et les Suisses de Châteauvieux à les prendre par la main et h les unir à eux dans le triomphe de la liberté. Sillery-Genlis prit aussi la parole pour dénoncer les Mallet du Pan, les Royou, les Dupont de Nemours, auteurs de calomnies sans nom, et déclarer que sur tous les points il adoptait les principes de Robespierre. Un membre ayant ensuite proposé à la société de désigner un jour de la semaine suivante pour prendre le deuil en l'honneur des gardes nationaux tués dans le Midi, et cela afin de répondre aux malveillants qui accusaient les Jacobins d'être hostiles à la garde nationale, Robespierre, tout en témoignant de son attachement sincère pour les gardes nationales, dont il s'était toujours montré l'ardent défenseur, repoussa ce moyen de les honorer comme insignifiant. Il valait mieux, à son avis, profiter de la solennité du lendemain pour fêter par des signes et des emblèmes funèbres les gardes nationaux victimes des discordes civiles (2). Et en effet, le lendemain, deux sarcophages figurèrent dans l'imposant cortège, dédiés, l'un aux mânes des gardes nationaux, l'autre à ceux des soldats de Châteauvieux.
Le dimanche 15 avril 1792 se célébra enfin cette fête de la Liberté, qui avait excité entre les partis une si ardente polémique. Comme toutes les cérémonies de la Révolution, auxquelles de véritables artistes donnèrent toujours leurs soins, celle-ci fut magnifique et majestueuse. Elle se distingua surtout par l'absence de toute baïonnette ; on ne voulait pas qu'en ces solennités pacifiques apparût l'image de la guerre : les emblèmes de l'abondance et de la fécondité, de simples épis de blé remplaçaient l'appareil meurtrier des armes. Le char de la i Liberté, monté sur les propres roues de celui qui, l'année précédenXe, avait servi à l'apothéose de Voltaire, avait été illustré par le pinceau de David. Sur l'un des côtés, le grand peintre avait représenté Brutus l'ancien condamnant lui-même ses fils ; sur l'autre, Guillaume Tell se disposant à percer de sa flèche la pomme placée sur la tête de son en-
(1) Journal des débats et de le correspondance de la Société des Amis de la ContHiuiim^ numéro 176.
(2) Ibid., numéro 178.