LIVRE VU. REPUTATION DES DISCOURS DE BRISSOT ET DE GUADET
cerà être jasies par pudeur, d'avoir immolé à Tinnocence outragée Tor- ' gueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, ecclésiastique. J'ai fait dès la première aurore de la Révolution, au Ae\h de laquelle TOUS vous plaisez à remonter pour y chercher à vos amis des titres de confiaoce, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler h ma place dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier. » Membre du petit tribunal de l'évêque d'Arras, il avait pris sur lui de repousser les édits de Lamoîgnon appliqués par tous les tribunaux du royaume; un peu plus tard, an sein des premières assemblées électorales, il avait déterminé ses concitoyens à exercer spontanément les droits du souverain, à choisir eux-mêmes leur président ; et, quand ailleurs le tiers état remerciait humblement la noblesse d'avoir abandonné ses privilèges pécuniaires, il engageait celui d'Artois à déclarer simplement aux seigneurs que nul D*avait le droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait. C'étaient là, certes, des états de service que ni Brissot ni ses amis n'auraient pu Bivoquer, et Robespierre avait raison de les rappeler. En butte à la rage de toutes les puissances de l'époque, menacé d'un procès criminel, le peuple Tavait arraché à la persécution en le portant à l'Assemblée nationale, c tant la nature, > continuait-il, « m'avait fait pour jouer le rMe d'un tribun anMtieux et d*un dangereux agitateur du peuple ! Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées éveilla dans mon cœur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai que je compris alors cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment, qoele peuple seul est bon, juste, magnanime, et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent. »
Quant à ce qu'il avait fait au sein de l'Assemblée constituante, n'était-ce pas écrit partout? Il avouait n'avoir pas fait tout le bien qu'il aurait voulu, peut-être même tout le bien qu 'il aurait pu, mais il eût rougi de rechercher des succès dus h l'intrigue, à la corruption, et de sacrifier ses principes au frivole honneur d'attacher son nom à un grand nombre de lois. Et s'applaudissant d'avoir, du moins, contribué au rejet de beaucoup de décrets désastreux pour la liberté, il ajoutait : « Tai mieux aimé souvent exciter des murmures honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé comme un succès de isire retentir la voix de la vérité lors même que j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà de l'étroite enceinte
du sanctuaire de la législation, quand j'adressais la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire entendre de la nation et de rhumanité ; je voulais réveiller sans cesse dans le cœur des citoyens ce sentiment de la dignité de Thomme et ces principes étemels qui défendent les droits des peuples contre les erreurs ou les caprices du législateur même. Si c'est un sujet de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; siPhocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me condamne; mais voilà mon excuse. Quoi qu'il en soit d'Aristide et de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me reprochez éternellement, a constamment méprisé la cour et ses faveurs; que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la nation ; que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune. »
Robespierre avait fait plus : il avait donné Brissot et Condorcet à la France, car sans le décret fameux interdisant la réélection des membres de la Constituante, décret rendu sur sa motion, ces deux écrivains ne fussent probablement jamais entrés dans l'Assemblée législative. Répondant à l'éloge emphatique de Condorcet par Brissot et au reproche d'avoir jugé témérairement des hommes qu'on lui présentait comme ses maîtres en patriotisme, il ne pouvait s'empêcher de reprocher à son tour « aux académiciens et aux géomètres » leur intolérance éternelle. Ils avaient combattiret ridiculisé les prêtres, cela était vrai, mais ils n'en avaient pas moins courtisé les grands et adoré les rois, dont Us avaient tiré un assez bon profit. Tout récemment encore Condorcet n'était-il pas administrateur du Trésor public, aux appointements de vingt mille livres? Et avec quel acharnement, continuait Robespierre, n'avaient-ils pas persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce Jean-Jacques, de ce véritable philosophe?
Y avait-il là contre la philosophie l'ombre d'une attaque? nullement. C'était une épigramme de très-bonne guerre à l'adresse d'un homme par lequel il était chaque jour traité de la façon la plus injurieuse. Eh bien! le journal de Condorcet n'en eut pas moins la mauvaise foi d'imprimer le surlendemain que Robespierre avait fait une sortie très-vive contre la philosophie (1).
C'était encore sur la motion de ce dernier, on s'en souvient, qu'avait été rendu le décret qui interdisait l'accès de tous les emplois dont dis-
(1) Chronique de Paris, du 29 avril 1792.