LITRE VU. — REFUTATION DES DISCOURS DE BRISS'OT ET DE GUADET
posait le pouvoir exécutif aux membres des législatures pendant quatre ans après la fin de leur mission, décret si honorable pour l'Assemblée Constituante. La France entière le savait, c'était donc de la part des Girondins le comble de l'impudence et de l'absurdité de le dénoncer dans tous leurs journaux comme aspirant au ministère pour lui et pour ses amis, et à bon droit il leur reprochait d'être aveuglés aussi par le délire de la haine. Avec non moins de mauvaise foi Brissot et ses amis l'avaient accusé de vouloir renverser les nouveaux ministres, dont il n'avait pas encore dit un seul mot. Il les préférait même à beaucoup d'autres, seulement il tenait à ce qu'on les surveillât, à ce qu*on les éclairât comme les autres, mettant toujours les principes au-des* sifô des personnes. Et dans quel lieu, disait-il encore, lui demandait-on ce qu'il avait fait pour la liberté? dans une tribune dont l'existence même était un monument de ses actes. En effet, — il lui était bien permis de le rappeler avec une certaine fierté, — qui donc, après les événements du Champ-de-Mars, quand le glaive de la proscription menaçait la tête de tous les patriotes, quand tout Paris était hérissé de canons et de baïonnettes, qui donc avait défendu les sociétés populaires, la liberté de la parole et celle de la presse contre les meneurs tout-puissants de l'Assemblée constituante? Oix donc alors était Condorcet, où donc Brissot? En quoi sa conduite avait-elle varié de celle du magistrat intègre qu'ils louaient dans les mêmes feuilles où ils le déchiraient, lui, Robespierre, dans l'espérance de les diviser? Mais on s'efforcerait en vain de séparer des hommes unis par l'opinion publique et l'amour de la patrie. Hélas I il ne se doutait pas que les manœuvres de ses ennemis réussiraient si bien, et que Pétion lui-même, lié à eux par des relations de pouvoir, l'abandonnerait pour passer dans leur camp. Les calomniateurs lui paraissaient être le fléau des bons citoyens, et à coup sûr il pouvait flétrir les Girondins de ce nom, eux qui, sans provocation, ne cessaient de l'accabler d'outrages. N'enchérissaientils pas sur les calomnies de leurs communs adversaires, quand ils osaient l'accuser d'égarer, de flatter le peuple? « Peuple moi-même, » s'écriait-il, t jene suis ni le courtisan ni le tribun du peuple. » Et, — rapprochement bien peu favorable aux Girondins, — Robespierre faisait remarquer qu'ils le poursuivaient des mêmes accusations dont, au mois de juillet précédent, Pétion et lui avaient été l'objet de la part des D'André, des Barnave, des Duport, des La Fayette. Ceux-ci le traitaient de factieux alors, les Girondins l'appelaient aujourd'hui agitateur, trouvant sans doute le premier terme usé. On l'accusait jadis de soulever le peuple contre les lois et l'Assemblée nationale, on l'accusait à présent de diviser les patriotes. Ses ennemis ne concevaient point
dl4 HISTOIRE Dfi ROBESPIERU
qu'on pût être aimé du peuple sana intrigue, ou le servir sans intérêt.
Ils lui adressaient maintenant un reprodie d'un nouveau genre, celui d'avoir abdiqué ses ionctions d'accusateur public du département de Paris ; et, par une habitude commune à tous les envieux de chercher à chaque chose un motif lâche et criminel, Brissot et Guadet avaient fait de cette démission un des principaux chefs de l'accusation qu'ils avaient dirigée contre lui. < Ainsi, d disait-il, c quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication, et je remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion de la donn^ publiquement. Us feignent d'ignorer les motifs de ma démission, mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils les connaissent trop bien, quand je ne les aurais pas d'avance annoncés très-clairement à cette société et au public, il y a trois mois, le jour même de l'installation du tribunal criminel. » Après avoir rappelé la déclaration par laquelle il s*était engagé à ne point sacrifier ses principes à sa place, et l'intérêt général à l'intérêt particulier, il continuait en ces termes : € J'ai conservé cette place jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettrait pas de donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée comme on jette son bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je l'ai abandonnée, je l'ai désertée, comme on déserte ses retranchements pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime; j'aime mieux conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut public, et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius. J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu*un acte de dévouement, qu'un nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et de la dignité du citoyen ; si c'est un crime, je fais des vœux pour que l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir. »
Ainsi de l'action la plus honnête ses adversaires tiraient un nouvel aliment de calomnie. On lui reprochait d'avoir abandonné une place importante, et en même temps on lui refusait toutes les qualités d'un bon citoyen. C'était là déjà une assez forte contradiction; mais par une autre inconséquence, que nous avons déjà signalée, on le con-
UVRE Vn. — RÉFUTATION DES DISCOURS DE BRISSOT ET DE GUADET 215
damnait à rostracisme, parce que, disait-on, il était l'idole du peuple. Comment ne pas s'étonner avec Robespierre que les Girondins se montrassent si défiants et si soupçonneux à son égard, quand ils sem* Liaient si peu craindre les chefs de factions connues? Oh ! c'est qu'une teiie popularité, nous le répétons, les tourmentait cruellement. Que fiûbe^erre leur abandoonât Tarène, et ils étaient prêts à désavouer leurs injures, à entonner ses louanges, à le porter aux nues, a Mais, :» diaait-41 avec une conviction dont Taccent ne saurait nous trouver insensible après soixante-dix ans, « quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir ? Si elle est nécessaire pour TOUS rassurer contre moi, parlez; je m'engage à en déposer, dans vos mâtts, l'acte authentique et solennel. Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les principes de la constitution et les èoits du peuple? De quel front oseriez -vous me le proposer! Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet l'a annoncé en termes formels? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire ? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie? £t quel despote voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; mais menacée, i&ais déchirée, mais opprimée I on ne la fuit pas : on la sauve, ou l'on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naître sous la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'ai^lle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire iDûn pays au bonheur et^à la liberté ; j'accepte avec transport cette <^ et glorieuse destinée. Exigez- vous de moi un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore ; je l'offre à ma patiie» c'est celui de ma réputation. Je vous la livre ; réunissez-vous topour la déchirer ; joignez-vous à la foule innombrable de tous les ^Demis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles périodiques, je Be voulais de réputation que pour le bien de mon pays; si pour la conserver, il faut trahir par un coupable silence la cause de la vérité ^ du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne à tous les esprits Wes et versatiles que l'imposture peut égarer, à tous les méchants 9Ô la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer, à leurs frivoles ^audissements, le suffrage de ma conscience et l'estime de tous les bormnes vertueux et éclairés ; appuyé sur elle et sur la vérité, j'atten- ^ile secours tardif du temps, qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés. »
Ce ten^ps de réparation, il est venu certainement, et ceux-là seuls
qui, systématiquement, se refusent à l'évidence et nient la lumière du jour persisteront à donner tort à Robespierre dans sa grande querelle avec la Gironde. Toutes les provocations, toutes les calomnies vinrent de celle-ci; et Robespierre y répondit d'abord avec une extrême réserve, témoin l'admirable discours dont nous venons de donner ranalyse, et que nous aurions voulu citer tout entier. Il lui aurait été bien facile cependant, il Tavait déclaré formellement, de rendre guerre pour guerre, et d'attaquer, à son tour, avec autant d'avantage qull s'était défendu ; il ne le voulut pas, et ne s'y résoudra que quand il aura été poussé à bout, acculé par ses implacables adversaires. Il tenait à leur donner encore une preuve de modération, c Je vous offre la paix aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter ; à ces conditions, je vous pardonne toutes vos calomnies. > Ces conditions, c'était de s'unir à lui pour sauver les principes de la Révolution, et les défendre comme députés et comme écrivains contre une faction dont La Fayette était un des chefs, La Fayette que Brissot luimême lui avait déclaré, un jour, être le plus dangereux ennemi de la liberté ; c'était enfin de s'entendre ensemble sur tous les grands objets intéressant le salul; de la patrie, sur toutes les mesures exigées par la prudence pour éteindre la guerre civile et terminer heureusement la guenre étrangère. Â la façon dont vous accueillerez cette proposition, disait Robespierre aux Girondins en finissant, les patriotes vous jugeront; a mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la patrie de remplir leur devoir. » D'unanimes acclamations retentirent quand Robespierre eut cessé de parler, etTimpression, la distribution et l'envoi de son discours à toutes les sociétés affiliées furent votés au milieu des applaudissements (1). Il n'en avait pas été de même pour les discours de Brissot et de Guadet; cela seul indiquait combien peu la société des Amis de la Constitution était disposée à se mettre au service des hommes de la Gironde.
(1) Réponse de Robespierre aux discourt de MM. Brissot et Guadet du 25 acril 1792, prononcée à la société des Amis de la Constitution le 27 du même mois, et imprimée par ordre de la société (in-8» de 16 pages, de l'imprimerie de Maycr et C**). Ce discours se trouve aussi à la suite du numéro 1*' du Défenseur de la Constitution^ de )• page 37 à la page 61, Le Journal des débats et de la correspondance de la Société^ etc., Ta publié incomplètement dans ses numéros 185, 186 et 187. Il a été reproduit également par MM. Bûchez et Roux, dans V Histoire parlementaire de la Révolution, t. XIV, p. 147, et par Laponneraye, dans les Œuvres de Robespierre, 1. 1, p. 278.