LIVRE !II. LES ACTES DES APOTRES
De toutes ces productions la plus justement célèbre c'étaient les Actes des Apôtres, dont les principaux rédacteurs, Pelletier, Rivarol, Champcenetz, JourgniacSaint-Meard, etc., gens d'esprit d'ailleurs, auraient pu mieux employer leurs talents, a Le cadre de leur ouvrage est heureux, » écrivait Camille Desmoulins ; « il est fâcheux qu'il soit rempli par de mauvais citoyens qui s'efforcent de jeter du ridicule sur nos législateurs et de souiller les noms les plus chers à la patrie. Mais on n'a jamais exigé de marchands de chansons qu'ils eussent des principes et des sentiments d'honneur (1)... » Presque pas de numéro où il ne soit question de Robespierre et de Mirabeau en des termes dont la licence dépasse toute limite. Prose, vers, tout est mis en œuvre. Si Mirabeau est la lumière de la Provence, Robespierre est la chandelle d'Arras. Tout cela assaisonné des plaisanteries les plus indécentes (2). Tantôt nos auteurs imaginent une correspondance burlesque entre Maximilien et Suzanne Faber, « couturière à Arras, au marché au poisson (3); » tantôt ils le présentent comme un neveu de Damiens (4). Ce rapprochement entre le plus ardent défenseur de la cause populaire et ce maniaque qui expia par un si horrible supplice le crime d'avoir égratigné d'un coup de canif le royal amant de Jeanne Vaubernier, comtesse du Barry, devait en effet paraître piquant aux dévots lecteurs de l'attique et dévot journal.
A ce système de calomnie et de diffômation Robespierre se conten-
(1) Révolutions de France et de Brabant, numéro 8, p. 370. ^
(2) Bourreau f Bamave on choisira,
Robespierre valet sera, Villette au c. les poussera.
(Numéro 209.)
n est des citations que nous n*oserions nous permettre. Veut-on maintenant avoir un écbantiUon de la douceur de ces journalistes modérés? Voici ce qu'on lit dans le Xmniéro 8*5 : < Avis très'important distribué sur le pont Saint-Michel et sur le pont Royal : ^^eDe gloire n^acquerrions-nous pas, quand enfin, au bout du compte, nous u'aus^ons que le seul avantage de rendre la liberté i\ notre bon roi.... Il faudroit ensuite ohasser tous les démagogues; livrer un Charles Lameth, un Bamave, un Duport, un liobespierre, un évêque d^Autun, un Mirabeau (l'aîné), un Chapelier, un du Bois de Orancé, qui insultent toute l'armée, pour en faire la justice la plus sévère, et se x^epaltre du spectacle de les voir tous subir le même sort que nous faisions subir aux «sapeaox («te) dans la campagne, en les accrochant au bout d'une perche sur les moines de la Bastille, pour les faire mourir à petit feu. Voilà, messieurs, ce qu'il seroit Jfeoor nous glorieux de faire, etc.... » Quand plus tard nous aurons à signaler les dévergondages de démagogie du thermidorien Guffroy, dans son Frank en vedette^ on devra a« rappeler où il a cherché ses modèles.
(3) Actes des Apôtres, numéros 94, 100, 131, etc.
(4) Ibid., numéros 165, 182. Comme toutes les calomnies, celle-ci a trouvé des gens ioit crédules. Là-dessus un honorable magistrat de nos jours, dont nous avons la lettre entre les mains, a imaginé que cette parenté avait dû donner à Robespierre Vidée de son mémoire sur les peines infamantes.
tait de répondre par le plus absolu mépris. Maintes fois l'Assemblée nationale retentit des plaintes de quelques hauts personnages atteints par la plume des écrivains démocrates, jamais une plainte nç sortit de sa bouche, soit qu'il se jugeât trop au-dessus des attaques dont il était l'objet, soit qu'il respectât la liberté de la presse jusque dans sa licence la plus effrénée. Lui aussi, dès cette époque, disposait d'un recueil périodique où il eût pu rendre coup pour coup, car, aussi bien sinon mieux que ses détracteurs, il savait manier l'arme de l'ironie. Mais ce journal, dans lequel sa part de collaboration serait d'ailleurs assez difûcile à établir, s'occupait de choses trop sérieuses pour prêter la moindre attention aux élucubrations plus ou moins désintéressées de quelques pamphlétaires (1). Plus tard quand on s'attaquera à sa vie politique, il se défendra publiquement, et il aura raison, quoi qu'en pensent quelques écrivains qui, trouvant très-naturel que la calomnie se soit acharnée contre lui, ne comprennent pas qu'il ait répondu avec une insistance bien légitime pourtant ; mais présentement, à l'aurore de la Révolution, c'eût été une iniquité à ses yeux que d'entretenir te public de misérables personnalités, en des circonstances si graves^ lorsque tant de questions d'un intérêt suprême étaient à l'ordre d jour, quand il s'agissait de la régénération d'un peuple. On l'entend! alors souvent accuser les ennemis du bien public, jamais ses particuliers. Ses pensées planaient dans des sphères plus élevées, au dessus des coteries mesquines et des rancunes individuelles.
Cependant, au milieu même des pamplilets les plus haineux, éclataient, ça et là, comme un hommage involontairement rendu vérités éternelles, certains éloges dont le caractère ironique n*atté
nuait ni la portée ni la vérité. « Quelle divinité dirigera mon espri J^t dans le récit des faits dont j'ai promis de vous instruire? » lisons-nou ^as dans un libelle du temps, a Sera-ce toi, divine philosophie, dont le augustes principes découlent tous les jours de la bouche de Roberis— pierre comme autrefois le miel des lèvres amoureuses d'Anacréon (2)?:-
(1) L'Union ou Journal de la liberté. Il n'en a pam qne 69 numéros en français «!• anglais. Les Actes des Aftôtres^ en belle humeur do calomnie, prétendaient que U gazetiers aiijïlais avaient prié M. Bobespierre d'accepter dix mille livres sterling rendre son journal absolument français (nimiéro 5). Telle est à pen près la force di plaisanteries des Actes des Ai)6tres.
D'une lettre écrite do Londres à Robespierre, dans le courant dn moU de m bre 1790 par P. do Cugnicres, lettre que nous avons sous les yeux et dans laquelle il ^^ "** longuement question du mauvais effet produit par les menées contre-révoliitioaiiair^^^^^ de la cour, il semble résulter que ce P. Cagnières aurait été le correspondant de bespierre^cn Angleterre, sansdoute pour ce journal ri/nion, qui n^eutqu^one éphémère.
(2) Grand Combat national. Paris, 1790, in-8«, p. 7.