LIVRE m. BARXAVE ET MIRABEAU
pendant telles étaient les précautions oratoires dont il croyait devoir velopper le secours prêté par lui en cette occasion à la cour que, en e de son projet de décret soumis à TAssemblée, il demandait que ce 3it fût concurremment délégué au pouvoir exécutif et au pouvoir pislatif. Mais il n'en armait pas moins le premier d*une force redouble auprès de laquelle n'était rien la prérogative toute morale réservée 'Assemblée, dont le veto courait grand risque de demeurer une lettre )ne.
Pour lutter avec un pareil athlète Barnave se présenta. Jeune, ardent, e de popularité, et se sentant soutenu, il ne fut pas inférieur à cette ie tâche, serra de près son adversaire dans tous ses arguments r^rit ceux déjà développés par Pétion et Robespierre. Aux applauisements frénétiques par lesquels l'Assemblée et les tribunes intermpirent plus d'une fois le brillant orateur, Mirabeau put s'apercevoir e la balance ne penchait pas de son côté. Dans la soirée qui suivit tie séance il y eut au dehors, contre l'immortel tribun, un véritable chatnement ; le lendemain matin on criait par les rues : La grande rahison du comte de Mirabeau^ libelle imprimé pendant la nuit, et ns lequel on l'accusait d'avoir reçu une grosse somme de la cour UT défendre la prérogative royale concernant le droit de paix et guerre (1). Lui, cependant, était loin de s'avouer vaincu, et, jsant dans son indomptable orgueil la force de résistance nécessaire, opposait à ses adversaires un front d'airain et une parole superbe. Le samedi 22 mai, Adrien Duport ayant dit que personne ne contesit au Corps législatif le droit de décider la guerre et la paix : «Je le Dteste formellement, » s'écria avec impétuosité Mirabeau. Et dans un uveau discours, mordant, ironique, et où se trahissaient les perexités de son âme, il tenta, à force de génie, d'arracher à l'Assemée une victoire indécise. L'initiative au roi, tel était le point capital ses yeux, et sur lequel il insista particulièrement. On connaît les postrophes, à jamais fameuses, de cet admirable discours : « Et moi xttâon voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maineoaDt on crie dans les rues : La grande Trahison du comte de Mira^ kott... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole à la rocheTarpéienne(2).» Mais,'peine inutile, fAssemblée se montra inébranlable : elle décida que la guerre ne pourrait être déclarée que par un décret rendu par elle sur la propo-
(1) Mimoireê de Ferrières, t. II, liv. VI, p. 34.
(^) Voy. dans les numéros 141, 142, 144 du MoniUw^ les deux grands discours prononcés par Mirabeau dans cette discussion, et littéralement insérés swr tes propres
sition formelle et nécessaire du roi, et sanctionné par lui. Ainsi trouva profondément modifié le premier article du décret qu'avait pr posé Mirabeau, en termes très-vagues et ambigus, et qui déléguait co curremment à l'Assemblée et au pouvoir exécutif Texercice du dro de guerre et de paix. Lui-môme d'ailleurs,. au dernier moment, sen tant la victoire lui échapper, s'était rallié à la nouvelle rédaction pré ^, sentée par Fréteau (1). Les autres articles demeurèrent conformes^ j sa rédaction ; c'est pourquoi le décret fut baptisé par le public d ^ ncwm de décret-Mirabeau.
En définitive, ni les royalistes ni les patriotes de l'Assemblée n'avaic^^^ triomphé; cependant les uns et les autres feignirent d'être satisfait^ ^ H en fut de même au dehors : le peuple et la cour, chacun de son cô^^applaudirent également au décret. Toutefois le peuple ne se trompa point sur le mobile auquel avait obéi Mirabeau, et, au sortir de /j séance, l'illustre orateur put entendre Tcpithète de traître retentir à l^^ ses oreilles; tandis que la foule qui remplissait le jardin des Toîlenes |;i^ saluait de ses acclamations sympathiques Bamave, Alexandre de Lamelh, Pction et Robespierre.
A l'aspect de cette foule enthousiaste et joyeuse, on avait vu le petit dauphin battre des mains lui-même à Tune des fenêtres des Toileries, comme si, lui aussi, il eût applaudi au décret. Camille Desmoulins s'empara de celte circonstance pour se livrer à une de ces facéties auxquelles, avec une étonnante légèreté, il se laissait quelquefois aller dans son journal, si rempli d'ailleurs de pages charmantes où la verve railleuse et la grâce ne nuisent en rien au bon sens. H n'était, pour sa part, nullement content du décret. Aussi, après aToir montré le peuple reconduisant en triomphe Barnave, Pétion, Lamelbi Duport, d'Aiguillon et tous les Jacobins illustres, ajoutait-il : « H s'ima- | Ca ginoit avoir remporté une grande victoire, et ices députés avdenlte faiblesse de l'entretenir dans une erreur dont ils jouissoient. Robespierre fut plus franc. Il dit à la multitude qui l'entouroît et rétoordissoit de ses battements : t Eh ! Messieurs, de quoi vous féllciteivous? le décret est détestable ; laissons ce marmot battre des mains & sa fenêtre : il sait mieux que nous ce qu'il fait (2)...j»
(1) Voici oomment, dans son joamal, Mirabeau rend compte de ce mêMSO c Tous les dissentiments se sont eon fondus dans le grand intér^ national. HM. ^ y ( baron de Mcuou, Bamave, Laraeth, Duport, Robespierre et autres, qui, par les proje^ de décrets qu'ils avaient préparés ou appuyés, sembloient ne vouloir confier qu*iu te*^ Corps législatif le droit exclusif do prononcer sur la guerre, ont aentî que le oougooT^ royal étoit néressaire, et sont convenus do l'exprimer de ]» manière la plu éKt"^ giqae. » {Coi»rriêr d$ Provence, numéro 147, t. VIII, p. 316.)
(2) Révolutions de France et de Brabanty numéro 2B, p. 615-616.