LIVRE m. LUTTE CONTRE MIRABEAU
à h patrie et que ses biens fussent confisqués, yoîlà ce que Mirabeau demandait à l'Assemblée de décréter. Au premier abord, on le voit, cette motion était bien de nature à donner le change aux bons citoyens. Une partie de l'Assemblée et les tribunes éclatèrent en applaudissements; mais sous cette motion, d'un patriotisme un peu affecté, quelques esprits clairvoyants soupçonnèrent un piège. Se préoccuper d'un manifeste peut-être faussement attribué à Condé, quand les ministres étaient pris en flagrant délit de violation des décrets de l'Assemblée, quand la cour tout entière semblait le foyer d'une vaste conspiration, n'était-ce pas, pensaient-ils, lâcher la proie 3)0ur l'ombre?
Robespierre combattit d'abord la proposition de d'Aiguillon, non
jas que la conduite de M. de Montmorin lui parût innocente ; mais, parce
^|ue tous les ministres: étant coupables à ses yeux, il n'était pas juste
^e s'en prendre à un seul. Il concluait donc à ce que l'Assemblée,
'W'ejetantle projet de décret de d'Aiguillon, fixât un jour pour s'occuper
^jtilement des moyens de déjouer les entreprises de tous les ennemis
la Révolution.
La motion de d'Aiguillon ayant été écartée par l'ordre du jour, Miraeau reprit la sienne. Robespierre se leva alors pour la combattre également, sans s'inquiéter, comme nous l'avons dit, des atteintes que pourrait porter à sa popularité son attitude dans celte circonstance. « Sans être plus indulgent envers les ennemis de la patrie que M. de Riquetti, > dit-il, « je pense que sa motion est inadmissible et dangereuse. » Inadmissible, poursuivait-il, car on ne connaît pas, en définitive, l'auteur du manifeste ; on ne peut donc rendre un décret contre un homme innocent peut-être. Pourquoi d'ailleurs, parmi tant d'ennenais de la Révolution, avoir précisément choisi celui-là pour le déférer aux se vérités de l'Assemblée nationale? Car, s'il en était d'excusables, c'étaient assurément ceux que des préjugés invétérés attachaient à l'ancien régime. Écoutez-le pariant du prince de Condé : a Est-il le seul qui ait donné des preuves d'opposition? Et s'il fallait un exemple exclusif, je le demande à tous les hommes impartiaux, faudrait-il tomber sur un homme qui, attaché par toutes les relations possibles aux abus de tous genres, n'a pas goûté nos principes? » Eh bien ce Robespierre qu'on a si faussement représenté comme faisant la guerre aux opinions, et qui en réaiilé ne Ta faite qu'aux actes d'hostilité contre la Révolution, nous le montrerons plus tard, au plus fort de h tourmente révolutionnaire, s'insurgeant contre ceux qui érigeaient en crimes des préjugés incurables. O vous qui, sourds aux clameurs injustes écs partis, et dédaignant les anaftbèmes traéicioniiels, cher-
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chez la vérité avant tout, vous vous souviendrez, quand, à la veille de sa chute, vous Tentendrez s'écrier : a Est-ce nous qui avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même (1)? » vous vous souviendrez que telle était déjà sa doctrine au sein de TAssemblée constituante, et que pour la soutenir il ne craignit pas d*entrer en lutte contre Mirabeau lui-même et de compromettre cette popularité à laquelle certains écrivains Tont si faussement accusé d'avoir tout sacrifié. Si la sévérité nationale doit s'exercer contre quelqu'un, disait-il alors, c'est surtout contre ceux qui, chargés de diriger les destinées de la Révolution, semblent se tourner contre elle. Il fallait donc, à son avis, ajourner une proposition insidieuse et s'occuper sans retard des mesures à prendre pour résister à la ligue des ennemis de la Révolution (2).
Mirabeau se sentit piqué au vif. Peut-être avait-il espéré rencontrer en Robespierre un appui, et non un adversaire de sa motion, si patriotique en apparence. Voyant la ruse éventée, il se fâcha, prit à partie Robespierre, lui reprocha d'avoir présenté des observations plus longues et plus emphatiques que sa motion. On découvrait dans l'amertume de ses paroles le ressentiment qu'il éprouvait d'avoir été deviné. Charles de Lameth défendit son collègue d'Arras. Il y a moins de courage, dit-il, à attaquer un absent que des ministres en place, et la motion de M. de Mirabeau < toute belle qu'elle parait aux autres et à lui-même, n'est rien du tout. > Enfin, après quelques nouvelles observations de Robespierre et un discours de Michel Le Peletier dans le même sens, l'Assemblée passa à l'ordre du jour (3).
Cette discussion fut diversement appréciée et comprise dans V public. Beaucoup de patriotes moins clairvoyants que Robespierre, ne soupçonnant pas sa profondeur de vue, allèrent jusqu'à croire à ^^ trahison, irrités sans doute des éloges inusités qu'en cette circon ^^ tance certains organes du parti ultra-royaliste se hâtèrent de 1 décerner. Aux yeux de l'Amt du Boi^ par exemple, Robespierre n' plus a l'avocat des galériens, » aux déclamations diffuses ; ilestdevear^-^ tout à coup, ô miracle de l'esprit de parti! un orateur dont on applauc^J
(1) Discours du 8 thermidor,
(2) Voici la contre-proposition de Robespierre, telle que nous Tayons trouvée Archives, minutée de sa main : « Ajourner la proposition de M. de Riquetti, et créter que demain TAssemblée continuera de s^occuper des mesures prendre pour assurer le salut public et Teffet de la délibération actueUe. » Ârchii procès-verbaux manuscrits de T Assemblée nationale. C. { 1, 180, carton 30.
(3) MoniUur du 29 juillet 1790 ; Poini du jour, numéro 381, p. 327 et soiv.