‹ Histoire de RobespierreChapitre 158 sur 283 · LIVRE IV. MATELOTS ET OFFICIERS DE MARINE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. MATELOTS ET OFFICIERS DE MARINE

permis, » poursuivit-il, « aux représentants de la nation de parler de ce tribunal, ce n*est plus pour lui livrer les destinées de la nation, mais pour provoquer le compte qu'il doit lui-même rendre de sa conduite. » Il proposa donc à TAssemblée, en terminant, de s'occuper immédiatement de l'organisation d'un tribunal national dont la première occupation devrait être de juger sévèrement les actes du Châtelet (1). L'abbé Maury eut beau protester avec sa violence accoutumée, la grande voix de Mirabeau, qui flétrit les insolences des membres du Châtelet, et celle de Barnave vinrent appuyer l'éloquente improvisation de Robespierre. L'Assemblée décida, son comité des recherches entendu, qu'il y avait lieu à accusation contre l'abbé Perrotin, dit Barmond, relativement à l'évasion et à la fuite de Bonne-Savardin. Les conséquences de ce décret ne furent pas terribles du reste ; l'abbé en fut quitte pour garder quelques mois les arrêts dans sa propre demeure.

Certains membres de l'Assemblée nationale, réputés libéraux, avaient une étrange façon de comprendre l'égalité. On en vit un exemple dans la discussion relative au code pénal maritime, laquelle eut lieu dans l'intervalle de la comparution de l'abbé de Barmond devant l'Assemblée au jour où fut rendu le décret d'accusation contre lui. Le projet présenté par le comité de marine se ressentait encore singulièrement des habitudes grossières et brutales d'autrefois et du peu de respect que l'ancien régime professait pour la dignité humaine. Il y avait surtout un contraste étonnant entre les peines infligées aux matelots et celles appliquées aux officiers. Tandis que, pour de simples délits, les premiers pouvaient être condamnés à traîner des fers attachés au pied par un anneau ou à être exposés au grand màt pendant trois jours, deux heures chaque jour, les seconds couraient simplement risque des arrêts ou de la^ suspension de leur grade pendant un mois au plus. Comme peines afflictives, on prodiguait sans ménagement aux matelots les coups de corde au cabestan, la cale, la bouline, les galères, la mort, tandis que, pour les mêmes fautes, on se contentait de casser les officiers.

(1) Voy. le J/bni>ur du 21 août 1790, et surtout le Point du jour (numéro 107, p. 266 et suiv.), où le discours de Robespierre est bien plus complètement rendu.

soc HISTOIRE DE ROBESPIERRE

Une telle inégalité ne manqua ]>as de choquer Robespierre : il critiqua vivement le projet présenté par M. de Champagny. a Est-ce,» dit-il, « d'après régalité des droits que, pour un même genre de délits on propose de donner la cale aux soldats, et simplement de casser les officiers. Si mes principes sont vrais, et ce sont ceux de la justice et de la liberté, je demande que les mêmes fautes soient punies par les mêmes peines, et que si on les juge trop sévères pour les officiers, on les supprime pour les soldats. » Ce langage, qui le peut nier? était bien celui du bon sens et de Téquité. Mais TAssemblée avait aussi ses casuistes ; et, de même que, par un syllogisme connu, le jésuite démontrait que, Tbonneur étant plus cher que la vie, il était permis de tuer pour défendre son honneur, il se trouva des députés qui, à Taide d* procédé à peu près identique, essayèrent de prouver que, Thonneu étant ce qu'un Français a de plus cher, il n'y avait pas de dispropor tion entre les peines appliquées au soldat et celles appliquées à Toffi cier, puisque, perdant son grade, celui-ci perdait en même temps soi honneur; comme si le pauvre matelot condamné, pour un délit souve bien mince, à recevoir la cale ou à courir la bouline, c'est-à-dire à êtr ^ poursuivi à coups de cable par une trentaine d'hommes, n'était paiE aussi frappé dans son honneur. Certaines peines exposaient en outr-^ le patient à de déplorables conséquences, la calle, par exemple, ou WÊ < supplice de l'immersion. D'après l'avis des médecins, cette peine ava-#/ une influence très-funeste sur la tête des condamnés, produisait soii.— vent l'épilepsie, ce qu'eut soin de rappeler un journal de l'époque (i^. Mais les gens du côté droit de l'Assemblée n'y regardaient pas de si près. La justice eut beaufaire entendre sa voix par la bouche de Robespierre, la sottise et Torgueil parlèrent plus haut. D'André trouva même que l'officier était le plus puni; suivant lui, Robespierre avait mal compris les articles proposés; autrement, dit- il, « il aurait vu que l'égalité dont il parle si souvent, et avec tant de chaleur, n'est pas blessée. » Un autre député, M. de Murinais, avait réclamé en énergumène le rappel à l'ordre de « ce factieux, de ce tribun du peuple. » Ce fut ce même membre qui demanda qu'un amendement proposant la peine de trois ans de galères contre tout officier coupable d'avoir abandonné son poste pendant le combat ne fût pas mentionné au procès- verbal, afin qu'on ne siit pas au dehors qu'il avait été « agité dans l'Assemblée nationale si un officier, serait puni des galères (2). » De pareils exemples montrent bien à quels sentiments étroits, égoïstes et mesquins obéissait

(1) Point du jour, numéro 403, p. 196.

(2) Moniteur du 20 août 1790.

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