‹ Histoire de RobespierreChapitre 164 sur 283 · UVRE IV. ARRÊT SEDITIEUX DU PARLEMENT DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

UVRE IV. ARRÊT SEDITIEUX DU PARLEMENT DE TOULOUSE

de faim, et rAssemblée, sourde à ses conseils d*indulgence, adopta le déCTet proposé (1).

La circulation illimitée des grains rencontra, il faut le dire, la plus vive opposition dans les journaux du parti populaire ; elle paraissait un piège ministériel. « Ah! j» s'écriait Marat, c si vous pouviez douter wà instant que ce ne soit un redoutable artifice des ennemis de la Révolution, citoyens, ouvrez les yeux et voyez les Broglie, les Gustine, les André, les Regnaud, les Dupont, les Duval, les Desmeuniers, les Virieu, les Montlosler, les Maury, les Cazalës, presser ces mesures désastreuses contre les réclamations de vos fidèles représentants (î). » Robespierre était alors dans les bonnes grâces de VÀmi du Roiy car nous voyons ce journal, moitié sérieusement, moitié sur le ton de l'ironie, blâmer à son tour T Assemblée nationale de ne pas s'être rendue à son avis, et d'avoir inculpé fortement une municipalité dont le seul crime, en définitive, était d'avoir voulu éviter de faire couler peutôtre des ûots de sang (3) .

Tandis qu'au sein de l'Assemblée s'agitait de nouveau la question du papier-monnaie et que, pour payer la dette exigible, le Corps législatif, entraîné par l'éloquence de Mirabeau, décrétait une nouvelle émission de huit cents millions d'assignats, hypothéqués sur les domaines nationaux, commençaient dans toute la France les opérations électorales pour la nomination des juges destinés à remplacer l'ancienne magistrature à tout jamais détruite. C'était le 6 septembre qu'avait été définitivement décrétée la suppression des parlements, chambres des comptes, juridictions prévôtales, en un mot, de tous les vieux instruments judiciaires du bon plaisir. Mourir de bonne grâce , en s'inclinant devant la volonté nationale , c'eût été dignement comprendre la situation ; mais ces corps privilégiés ne surent pas honorer leur chute, et quelques-uns d'entre eux, par de vaines bravades, ajou- ^rent aux longs griefs relevés contre eux. Le parlement de Toulouse se montra plus récalcitrant que les autres et répondit au décret de 'Assemblée par une protestation séditieuse.

(1) Moniteur dn 25 septembre 1790.

(2) VAmi du Peuple ou le Puhliciste Paristeny numéro 242.

(3) VAmi du Roi, numéro 117.

Grande fut rémotion quand, dans la séance du 5 octobre au soir, le président, après avoir fait part d'une note du garde des sceaux sur la manière dont la chambre des vacations des diverses cours de justice avait accueilli le décret supprimant l'ancienne hiérarchie judiciaire , donna lecture de ce manifeste insensé qui ressennblait à un appel à la guerre civile. Les plus importants décrets constitutionnels y étaient insolemment censurés. Echo des rancunes de la noblesse et du clergé, l'arrêté du parlement languedocien traitait d'usurpateurs les représentants de la nation , les accusait d'avoir violé leur mandat et la foi jurée à leurs commettants, en changant l'antique constitution. La cour, en termes où perçait l'amer ressentiment de l'intérêt individuel froissé, protestait contre le bouleversement de la monarchie, l'anéantissement des ordres, l'envahissement des propriétés et la suppression du parlement de Languedoc. A peine le président eut-il terminé sa lecture : «Cet arrêté,» s'écria dédaigneusement Robespierre,» n'est qu'un acte de délire qui ne peut exciter que le mépris. L'Assemblée peut déclarer aux membres de l'ancien parlementde Toulouse qu'elle leur permet de continuer à être de mauvais citoyens. Ce corps se coalise avec le pouvoir exécutif...» Ici, des murmures éclatèrent; Robespierre quitta la tribune après avoir prononcé encore quelques paroles perdues au miliiu du bruit, mais sans conclure contre les signataires de la protestatioD(l). Ce fut un membre du côté droit, M. de Broglie, qui, trois jours après, vint, au nom des comités de constitution et des rapports , fulminer contre les parlementaires un réquisitoire terrible. « Chef-d'œuvre à la fois d'égarement et de perfidie, cet arrêté sacrilège, » dit-il, «est audessus de toute qualification ; c'est le tocsin de la rébellion sonné par ceux mêmes dont les fonctions augustes et bienfaisantes ne devaient tendre qu'à la paix et à la tranquillité. » Et là oi!i l'homme de la Révolution , où Robespierre s'était contenté d'appeler sur d'orgueilleux et d'impuissants coupables le châtiment du mépris, le rapporteur royaliste proposa leur renvoi devant la haute cour nationale, dont, sous huit jours, un projet d'organisation serait présenté par le comité de constitution, a Leur audace vous prescrit votre devoir, » dit-il en terminant. (( Que la punition sévère de cet arrêté soit l'éternel monument de la vindicte publique et de la puissance formidable des lois. »

L'Assemblée, faisant droit à ces conclusions, renvoya les membres de la chambre des vacations du parlement de Toulouse devant la haute cour nationale sous la prévention de rébellion et de forfaiture. Plus

(1) Voy. le Moniteur du 7 octobre 1790.

LIVBE IV. IL EST iSOMME PRESIOEXT DU TRIBUNAL A VERSAILLES 3V1

tard, bien plus lard , Timplacable tribunal révolutionnaire se souviendra, lui aussi, du réquisitoire de M. de Broglie.

Par une singulière coïncidence, le jour même où Robespierre vouait au mépris public Tinqualifiable protestation des magistrats toulousains, le bruit se répandait dans Paris qu'il était appelé lui-même à faire partie de la nouvelle magistrature , ef que, en compagnie de deux de ses collègues également renommés pour leur patriotisme, Bouche et Biauzat, il venait d*être élu juge par les électeurs de Versailles. Le choix de ces trois députés, étrangers au département, étonna beaucoup les Parisiens, paraît-il (1). Mais Robespierre avait laissé les meilleurs souvenirs à tous ceux qui l'avaient connu à Versailles au temps où y siégeait l'Assemblée. Grande était sa réputation dans la ville où il avait commencé de se révéler, et dont les citoyens lui prouvèrent leur attachement en le choisissant pour président du tribunal de leur district. Ce choix ravit Tâme de Camille Desmoulins. « C'est Robespierre, notre cher Robespierre, si pur, si inflexible, » écrivit-il, « le nec plus ultra du patriotisme, qui est nommé à Versailles président du tribunal de district. 11 doit des remerctments à M. Peltier d'avoir conté dans ses Actes des Apôtres que les Artésiens , sur un faux bruit de son arrivée ^à Arras, avoient voulu se porter à des excès contre lui. Sur le récit de Y Apôtre^ les patriotes de Versailles se sont empressés de le ravir à une ville si peu digne de le posséder (2). »

C'était là en effet un ample dédommagement des injures, des calomnies dont le poursuivaient les écrivains royalistes; aussi fut-il profondément touché de Thonneur que lui avaient fait ses concitoyens de Versailles. Le séjour de cette ville tranquille convenait bien à ses habitudes de recueillement , et il se complut dans l'espérance de s*y retirer, une fois les travaux de l'Assemblée terminés, pour y exercer ses nouvelles fonctions. « V^ersailles m'offroit une retraite paisible où j'aurois trouvé tous les avantages qui pouvoient flatter mon goût et ma sensibilité (3), i» écrivait-il quelques mois plus tard à la société des Amis de la Cor{stitution de cette ville. Mais la Révolution devait le condamner à être perpétuellement en scène; news verrons par suite de quelles circonstances il fut contraint de renoncer à un projet dans la réalisation duquel il avait un moment entrevu le repos et le bonheur.

(1) Révolutionê de Paris^ numéro 65, p. 682.

(2) Révolutions de France et de Brabant^ numéro 44, p. 301.

(3) Lettre à la société des Amie de la Constitution de Versailles. Cette lettre est insérée t;n entier dans le t. II des Mémoires de la Société dts sciences morales de Seinc-et-Oise, 1849. Uoriginal est aux Archives de la ville de Versailles.

Si en de rares circonstances il fournissait involontairement aux journaux royalistes l'occasion de parler de lui avec éloge, il ne tardait pas à échauffer leur bile et à irriter leurs passions, comme dans cette même séance du 5 octobre , où , d'un ton si méprisant , il avait traité les magistrats de Toulouse. Immédiatement après cet incident, Chasset^ avait présenté un rapport sUr la vente, la conservation et Tadminis^ — tration des biens nationaux. On avait expressément excepté les châtaux, maisons, domaines et forêts réservés au roi, et Tarticle sur c< sujet -allait passer dans ces termes, lorsque quelques membres du côl droit demandèrent qu'à ce mot réservés, on ajoutât: d après le choix— ^ du roi. La gauche vit dans cette expression une sorte d'atteinte porté à la souveraineté de l'Assemblée, a laquelle, aux termes de la constitution, suivant Robespierre, il appartenait d'assigner au chef de l'État sî demeure et les domaines dont on lui concédait la jouissance. Sur motion, l'Assemblée nationale, non contente de repousser par la ques tion préalable la demande des membres du côté droit, décréta qu'après les mots résirvés au roi, on ajouterait ceux-ci : en vertu des dicreti de V Assemblée, voulant bien marquer ainsi aux yeux du monde qu'elle seule était souveraine, et que de la nation seule désormais 1( roi tenait toutes ses prérogatives. Celaient là de bien petites choses '^ mais aux yeux du parti royaliste, qui tenait pour le moins autant aus" apparences qu'à la réalité même de la souveraineté, elles avaient um importance extrême, car elles témoignaient d'un grand changement et qu'au lieu de venir du roi, tout venait du peuple, suprême dispen satcur des grâces, des places et des faveurs. De là les colères violentes, les récriminations des journaux de ce parti (1).

A cette époque se discutait une des questions les plus graves, l( plus sérieuses qu'ait eu à résoudre l'Assemblée constituante, question vitale pour un peuple, celle des impôts. Robespierre n'avaî* encore pris aucune part aux débats, quand l'article 3 du décret relatif à la contribution foncière l'amena à la tribune : il s'agissait de déterminer la valeur des trois journées de travail, du payement de laquelle devait résulter la qualité de citoyen actif. Ici encore il tenta des efforts

(1) Voy. VAmi du /îoi, numéro 129.

Page 1