LIVRE IV. — LE TAUX DES TROIS JOURNEES DE TRAVAIL
désespérés en faveur de tant de milliers d'hommes frappés d'incapacité politique par le décret du marc d'argent. Les habiles de l'Assemblée essayèrent de couvrir d'un masque d'intérêt pour les classes pauvres l'espèce d'exhérédation dont elles étaient l'objet. D'après le projet du comité , les ouvriers les moins aisés pouvaient devenir citoyens actifs en acquittant volontairement la taxe des trois journées arrêtée par chaque département. D'André trouva cet article contraire au décret constitutionnel, lequel faisait dépendre du payement d'une somme déterminée la qualité de citoyen actif, et il se rallia à une proposition de Rœderer, tendante à exempter de toute espèce d'impôt le salarié ne gagnant que sa subsistance. Cette motion était certainement de nature à être bien accueillie d'une partie des masses; on peut d'ailleurs soutenir, non sans raison , que là où les individus ne participent pas à tous les avantages du pacte social, ils ne doivent pas non plus contribuer aux charges nécessaires à l'entretien de la société. Mais, sous cette proposition insidieuse, Robespierre devinait bien l'intention d'éliminer de la cité proprement dite l'élément populaire. 11 y avait dans l'Assemblée une portion bourgeoise qui , satisfaite d'avoir humilié la noblesse et la royauté, de s'être emparée de la puissance dont jouissaient autrefois l'une et l'autre, entendait confisquer la Révolution à son profit, jugeant le reste de la nation trop peu éclairé pour prendre part aux affaires, et ne songeant guère à lui préparer les moyens de sortir de son ignorance et de sa nullité. Cet égoïsme révoltait RobespieiYe. Tous les membres du corps social, suivant lui , devaient également participer aux prérogatives de la société, et aussi -aux charges, chacun dans la mesure de ses moyens. Il demanda donc la question préalable sur la proposition de Rœderer, et parla avec force, dit le journal le Point du jour ^ pour démontrer que la qualité <ie citoyen actif appartenait de droit à tous, que le Corps législatif ne pouvait frustrer l'indigent de ce droit naturel primordial, et que, dans tous les cas, loin d'augmenter les difficultés pour l'acquérir, il faudrait diminuer (1). L'Assemblée repoussa la proposition de Rœderer, ais sans faciliter de beaucoup les moyens d'obtenir la qualité de t^oyen actif, et elle laissa k chaque département le soin de fixer, sur l?m proposition des cfistricts, le taux des journées de travail.
!Le lendemain (25 octobre), Robespierre reprit la parole pour dis- CLmter le plan de haute cour nationale dont il avait demandé la formation quelques jours auparavant, et son discours, quoique animé de ïe'sprit le plus démocratique, obtint beaucoup de succès dans TAssem-
(X) Voy. le Point du jour, numéro 470, et le Moniteur du 24 octobre 1793.
324 HISTOIRE DE ROBESPIERIIE
blée. Il commença par définir très-exactement les crimes de lèse-nation, par établir nettement la différence existant entre ces sortes d'attentats et ceux commis contre les particuliers. Il y avait, selon lui, deux manières d'attenter à la sûreté et à la vie d'une nation, parce que toute nation possédait une existence physique comme collection d'hommes, et une existence morale comme corps politique. Attenter à la liberté du peuple, c'est-à-dire aux lois constitutionnelles qui lui assurent l'exercice et la conservation de ses droits, était, à ses yeux, un véritable parricide analogue à l'immolation d'un citoyen par le fer ou par le feu; car, disait-il, « dès que la liberté est anéantie, le corps politique est dissous ; il n'y a plus ni nation, ni magistrats, ni roi; il ne reste qu'un maître et des esclaves. »
En temps ordinaire, lorsqu'une constitution est affermie sur des bases consacrées par le temps, les simples citoyens, enchaînés par la force publique et la volonté générale , lui paraissaient peu en état de commettre de pareils crimes, les séditions et les conspirations contro les gouvernements étant d'ordinaire réservées aux temps de troubles et^ de révolutions; mais c'était des hommes revêtus de.la puissance publique que, en toute époque, il redoutait des attaques plus ou moin^
ouvertes contre la liberté du peuple. « S'il existe dans l'État une ma
gistrature qui donne un pouvoir immense, » poursuivait-il, c d^s grands moyens de force et de séductions, c'est celle-là qui menacei^^i les autres pouvoirs et la liberté publique; c'est contre elle que B.^ législateur doit prendre les plus grandes précautions; c'est contre elM.^ principalement que le tribunal de lèse-nation doit être établi. » De K la nécessité d'apporter à sa formation l'attention la plus scrupuli Si en temps de révolution, quand une nation a secoué le joug du despotisme , un tel tribunal peut être utile pour préserver contre les complots des factions la constitution naissante, c'est à la condition d'être composé de citoyens attachés aux nouveaux principes et à la cause populaire ; autrement, si l'aristocratie s'en empare , si elle parvient à le former d'hommes corrompus d'avance ou susceptibles de f T l'être, il devient le plus terrible fléau de la liberté. 11 pouvait d'ailleurs 1^ le devenir également en temps ordinaire, parce qu'il était de sa nature d'être sans cesse en butte aux séductions du pouvoir, dont il était destiné à réprimer et à punir les usurpations ; c'est pourquoi Robespierre 1 ^^ aurait voulu que les conspirateurs n'eussent d'autres surveillants et y^ d'autres juges que les représentants mêmes de la nation, auxquels se I ^ rallierait naturellement le peuple dans toutes les circonstances où U I «^ liberté courrait quelque péril ; mais puisque l'Assemblée nationale en ie avait décidé autrement, et que la haute cour était en quelque sorte ^