‹ Histoire de RobespierreChapitre 30 sur 283 · LIVRE I. LE TRIBUNAL DE l'ÉVÈQUE · texte numérisé non relu

LIVRE I. LE TRIBUNAL DE l'ÉVÈQUE

la justice, on le sait, était, par un déplorable abus, devenue le patrimoine i\[x magistrat. A cette règle presque générale il y avait cependant quelques exceptions ; ainsi pour les offices de judicature appartenant à la juridiction de l'évéque ou à celle de Tabbé de Saint- Waast, l'un et Taulre avaient la nomination des juges de leurs différenls tribunaux.

M. de Conzié, évéque d'Arras, charmé des succès du jeune avocat, à la famille duquel il portait un vif intérêt, avait eu Tidée de se -rattacher comme magistrat dès sa seconde année' d'exercice au barreau; et, nommé par lui, Robespierre se trouva un jour juge au tribunal civil et criminel del'évêque (1). Membre de ce petit tribunal, il eut le courage de repousser, au nom des principes et de la souveraineté du peuple, dont on ne se souciait guère alors, les édits de.Lamoignon, auxquels les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes (2). Mais ce métier d'inquisiteur ne convenait guère ni à l'indépendance de son esprit ni à la douceur de son caractère. On sait ce qu'étaient les juges

(1) La tradition rapportait bien que Robespierre avait occupé le siège do juge au tribunal de l'évéque d'Arras, mais elle ne reposait jusqu'ici sur aucune donnée certaine. La découverte d'une pièce capitale qu'une bonne fortune inespérée a mise entre nos maini, nous met à même de dissiper toute incertitude à cet é^rd ; c'est le brevet même de nomination de Robespierre, provenant, comme tant d'autres pièces éparses, des dilapidations du conventionnel Courtois. Le voici ; en tête se trouvent les armes de l'évéque :

« Louis, François, Marc, Hilaire do Conzié, par la grâce de Dieu et du Saint- Siège apostolique, évoque d'Arras, à tous ceux qui ces présentes lettres verront,

salut.

« Sçavoir faisons que, sur le Iwn rapport qui nous a été fait de la personne de maître Maximilien, Marie, Isidore Derobespierre, avocat au conseil d'Artois, de ses sens, prudhommic, capacité et expérience, pour ces causes nous l'avons commis et établi au lieu et place do M* Dolarsé, commettons et établissons homme de fief gradué du siège de notre salle épiscopale d'Acras, pour y juger de tous les procès, causes et instances, tant civils que criminels, appendances et dépendances, en prêtant par lui le serment en tel cas requis es mains de notre prévôt audit siège ; et ce aux iïonneurs, fruits, profits et émolumens ordinaire!^, sans toutefois en pouvoir prétendre aucuns à notre charge ; et durera la présente commission jusqu'à révocation que nous pourrons faire quand il nous plaira.

* Donné sous notre seing, notre scel ordinaire et le contre-seing du secrétaire général de notre évêché, à Paris, le neuf du mois de mars mil sept cent quatrevingt-deux.

« Louis, évêque d'Arras.

« Par Monseigneur,

« DeLYS SlEROEW.

• Enregistré au greffe de la salle épiscopale d'Arras, le cinq juillet mil sept cent quatre-vingt-trois. — SiRON. »

Nous devons la communication de cette pièce à l'honorable M. Franoe, libraire, bien connu de tous les hommes qui se sont occupés de travaux sur la Révolution.

(2) Voyez à cet égai*d les explications données par Robespierre lui-même dans sa Réponse aux discours de Brissot et de Guadet, prononcée aux Jacobins, le 27 avril 1792.

de l'ancien régime. 11 lui répugnait d'avoir a prononcer des sentences de mort. Déj^, en effet, il déniait à la société le droit d'attenter à la vie d*un de ses membres, pensant avec raison que la peine capitale n'est ni un frein suffisant pour le crime, ni un exemple salutaire. Déjà on pouvait pressentir l'homme qui, du haut de la tribune de la Constituante, devait laisser tomber ces paroles : « La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples, et on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles et si funestes. Je viens conjurer, non les dieux, mais les législateurs, qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent leurs mœurs et leur constitution nouvelle. Je veux leur prouver que la peine de mort est essentiellement injuste, qu'elle n'est pas la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup plus qu'elle ne les prévient (1)...» Au reste il résigna, assez peu de temps après, croyons-nous, ses fonctions de juge. Un jour un assassin comparut devant son tribunal. Les charges les plus accablantes s'élevaient contre l'accusé, la loi était formelle, il fut bien obligé de le condamner au dernier supplice. Mais l'idée d'avoir disposé lui-même de la vie d'un de ses semblables l'obsédait comme un remords; il rentra chez lui le désespoir au cœur; et quand sa sœur entreprenait de le consoler en lui rappelant l'énormité du crime du condamné, il répétait toujours : « Sans doute c'est un scélérat, mais faire mourir un homme (2) ! » Dès le lendemain il envoya à l'évéque sa démission de juge, et se consacra tout entier au barreau, préférant à la mission sévère de poursuivre et de châtier les criminels la mission plus difficile et plus élevée de'protéger l'innocent, et d'appeler sur le coupable l'indulgence des hommes.

De là date sans aucun doute son antipathie pour les emplois judiciaires. Appelé longtemps après, en juin 1791, au poste d'accusateur public par les électeurs de Paris, nous le verrons, au bout de quelques mois d'exercice (avril 1792), se démettre également de ces fonctions auxquelles l'avait élevé la confiance de ses concitoyens, et qu'il n'avait acceptées qu'à contre-cœur.

(1) Discours sur Vabolition de la peine de mùrt, prononcé dans la séance de l'Assemblée nationale du 30 mai 1791. Voy. le Moniteur à\i 1" juin, n* 152.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 69.

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