AU ROI
OIRE,
Lie respect et l'amour que tous les bons François ont toujours conserve's pour l'heureuse mémoire du roi Henri-le-Grand votre aïeul , le rendent aussi présent à leur souvenir que s'il régnoit encore ; et la renommée entretient l'éclat de ses belles actions, dans le cœur et dans la bouche des hommes , aussi vif et aussi entier qu'il l'étoit du temps de ses triomphes. Mais on peut dire avec cela, lorsque l'on considère Votre Majesté , qu'il a repris une nouvelle vie en votre personne, et qu'il se fait revoir aujourd'hui sous un visage encore plus auguste, et par des vertus qui paroissent aussi redoutables aux ennemis de
la France, qu'elles sont douces et charmantes à ses peuples.
Véritablement, Sire, cette louable impatience, que Votre Majesté a témoigne'e lorsque je lui faisois lire notre Histoire , de venir au glorieux règne de ce prince , et pour cela , de laisser en arrière sept ou huit autres des rois qui l'ont précédé, est une preuve très certaine que vous désirez le choisir pour modèle, et que vous avez résolu d'étudier sa conduite , pour la tenir dans le gouvernement de votre Etat. Votre heureuse naissance et vos inclinations toutes royales vous y portent ; les espérances et les vœux de vos sujets vous y convient; les besoins de votre royaume affligé par les maux de la plus longue guerre qui ait jamais été, vous y obligent; et le ciel vous y a disposé par tant de grâces et par tant d'émi^ nentes qualités , qu'il vous seroit bien difficile de ;ne pas suivre les beaux exemples de ce grand roi. J'oserai même vous dire (et je le puis avec vérité ) qu'il ne vous sera pas impossible de les •surpasser, si vous vous efforcez de bien employer tous les avantages dont Dieu vous a pourvu pardessus tous les princes de votre âge.
Oui, Sire, il vous a donné, aussi-bien qu'au roi votre aïeul, une âme généreuse, bonne et bienfaisante , un esprit élevé , et capable des plus grandes choses, une mémoire heureuse et facile,
un courage héroïque et martial , un jugement net et solide , une forte et vigoureuse santé ; mais de plus , il vous a donné un avantage que ce grand prince n'avoit pas ; c'est cette majestueuse présence , cet air et ce port presque divins , cette taille et cette beauté dignes de l'empire de l'univers, qui attirent les veux et les respects de tout le monde, et qui, sans la force des armes, sans l'autorité des commandements, vous gagnent tous ceux à qui Votre Majesté veut se faire voir.
Je ne parle point des prospérités de cet État depuis votre heureux avènement à la couronne ; comme vous avez été proclamé vainqueur aussitôt que roi ; comme , avec l'aide des conseils de votre grand ministre , vos frontières ont été étendues de tous côtés , vos ennemis battus partout, et les factions entièrement dissipées. Mais je ne dois pas oublier la grâce singulière que le ciel vous a faite de vous instruire dans la religion catholique et dans la vraie piété , par les soins continuels et par les vertueux exemples de la reine votre mère ; ce qui manqua sans doute à la jeunesse de notre Henri.
Vous ne pouvez pas , Suie , avec de si belles dispositions , avec tant de rares favem-s du ciel , demeurer au-dessous de la gloire et de la réputation de ce grand prince. Souvenez-vous , s'il vous plaît, que vous m'avez fait l'honneur de
me dire plus d'une fois que vous aspiriez fortement à une semblable perfection, et que vous n'aviez point de plus grande ambition que cellelà. Toute la France, qui a maintenant les yeux sur vous, se rejouit de voir que les effets secondent vos de'sirs et remplissent ses espérances , et que vous agissez aussi puissamment que vous avez passionne'ment souhaité d'entendre le récit d'une si belle vie.
"Votre Majesté sait que les volontés ne passent que pour des foiblesses, quand elles ne se rendent point efficaces ; et que bien loin d'être louables , elles condamnent celui qui les a , d'autant qu'il voit bien ce qu'il faut faire , et n'a pas le cœur de s'y attacher et de l'entreprendre. Le chemin de la vertu est d'abord un peu rude ; mais aussi il conduit au temple de la gloire , où il est certain qu'on n'arrive point par de simples pensées et par des discours oiseux ; mais par le travail , par l'application, et surtout par la persévérance.
J'ai pris la liberté quelquefois de représenter a Votre Majesté que la royauté n'est pas un métier de fainéant ; qu'elle consiste presque toute en Faction ; qvi'il faut qu'un roi fasse ses délices de son devoir ; que son plaisir soit de régner ; et qu'il sache que régner, c'est tenir lui-même le timon de son État , afin de le conduire avec vigueur, sagesse et justice.
DK nENRI-LE-GRAÎîD. ->
Qui ne sait pas qu'il n y a point d'honneur îi porter un titre dont on ne (lut point les fonctions? que c'est en vain qu'on a ac(iuis de belles connoissances, si on ne s'ëvertue de les réduire en pratique ? qu'il est inutile de se proposer un grand modèle, si on ne l'imite effectivement? et qu'enfin il ne sert de rien de savoir par cœur toutes les maximes de la politique, si on ne les applique à quelque usage? Sans mentir, celui qui a des yeux et ne les veut point ouvrir, qui a des oreilles et qui ne veut point entendre, qui a des bras et ne se met point en peine de les remuer, est en pire état que n'est un aveugle , un sourd et un
estropié.
Je ne puis dissimuler, Sire, la joie indicible que j'ai eue quelquefois , lorsque j'ai entendu de la bouche de Votre Majesté, qu'elle aimeroit mieux n'avoir jamais porté couronne , que de ne pas gouverner elle-même , et de ressembler a ces rois fainéants de la première race, qui, comme disent tous nos Historiens , ne servoient que d'idoles a leurs maires du Palais, et qui n'ont eu de nom que pour marquer les années dans la chronologie.
Mais c'est assez pour faire connoître a la France combien Votre Majesté condamne ce léthargique assoupissement, de dire qu'elle veut maintenant imiter son aïeul Henri -le -Grand, qui a été le
plus actîf etle plus laborieux de tous nos rois, qui s'est adonne avec plus de soin au maniement de ses affaires, et qui a chéri son État et son peuple avec plus d'affection et plus de tendresse. N'est-ce pas déclarer que Votre Majesté a pris une ferme résolution de mettre la main à l'œuvre; de connoître le dedans et le dehors de son royaume ; de présider dans ses Conseils ; d'y donner le mouvement et le poids aux résolutions ; d'avoir toujours l'œil sur ses finances, pour s'en faire rendre un compte net , exact et fidèle ; de soulag er son pauvre peuple ; de distribuer les g^râces et les récompenses à ses créatures qui en seront dignes ; enfin de jouir pleinement de son autorité ? C'est ainsi que faisoit l'incomparable Henri, que nous allons voir régner, non-seulement en France par le droit du sang , mais encore sur toute l'Europe , par l'estime de sa vertu.
En effet, depuis la naissance de la monarchie Françoise , l'histoire ne nous fournit point de règne plus mémorable par de grands événements, plus rempli des merveilles de l'assistance divine , plus glorieux pour le prince, et plus heureux pour les peuples que le sien : et c'est sans flatterie et sans envie que tout l'univers lui a donné le surnom de Grand, non pas tant pour la grandeur de ses victoires , comparables toutefois à celles d'Alexandre et de Pompée, que pour la grandeur de
DEIIENRI-LE-GRAKD. ^
son âme et de son courag^e ; car il ne ploya jamais , ni sous les insultes de la fortune , ni sous les traverses de ses ennemis , ni sous les ressentiments de la vengeance , ni sous les artifices des favoris et des ministres ; il demeura toujours en même assiette, toujours maître de soi-même; en un mot, toujours roi et souverain, sans reconnoître d'autres supe'rieurs que Dieu , la justice et la raison.
Nous allons donc faire l'histoire de sa vie , et La vie de
, , . . . . . . 1 Henri - le -
nous la diviserons en trois parties principales. Grand, divi-
T •> .• ^ •?. '1 sée en trois
La première contiendra ce qui s est passe de- parties. puis sa naissance jusqu'à ce qu'il soit parvenu à La première. la couronne de France.
La seconde dira ce qu'il fît depuis qu'il y fut La seconde. parvenu, jusqu'à la paix de Vervins.
Et la troisième racontera ses actions , depuis la La troisièpaix de Vervins , jusqu'au jour malheureux de sa mort.
Mais avant tout cela , il faut dire brièvement quelque chose de sa généalogie.
Il étoit fils d'Antoine de Bourbon , duc de Sa généaio- Vendôme et roi de Navarre , et de Jeanne d'Albret , qui e'toit he'ritière de ce royaume-là.
Antoine descendoit en li^ne directe et mascu- . Q°' ^*°'*
*-' Antoine de
line de Robert, comte de Clermont, cinquième Bourbon son
r-i 1 • • • père.
tils du roi Saint-Louis.
Ce Robert épousa Béatrix, fille et héritière de
Jean de Bourgogne, baron de Bourbon de par sa femme Agnès , à cause de quoi Robert prit le nom de Bourbon, non pas toutefois les armes, mais il retint celles de France.
Cette sage précaution a beaucoup servi à ses descendants pour se maintenir dans le rang de prince du sang, qui peut-être se fût perdu , s'ils n'en eussent pas usé de la sorte. D'ailleurs , la vertu , qui a toujours donné de l'éclat à leurs actions ; le bon ménage , et l'économie qu'ils ont apportée à conserver leurs biens et à les augmenter ; les grandes alliances dont ils ont été fort soigneux , n'ayant jamais voulu mêler leur noble sang parmi du sang vulgaire ; et surtout leur rare piété envers Dieu , et la bonté singulière dont ils ont usé envers leurs inférieurs , les ont conservés, et même relevés par-dessus les princes des branches aînées. De sorte que les peuples les voyant toujours hautement alliés, toujours riches, puissants et sages , en un mot, dignes de commander , s'étoient imprimé dans l'esprit une certaine persuasion comme prophétique , que cette maison viendroit un jour à la couronne ; et elle de son côté sembloit aussi avoir conçu cette espérance , quoiqu'elle en fût fort éloignée ; car elle avoit pris pour son mot ou devise, espoir.
Entre les branches puînées qui sont issues de
DEHENRI-LE-GRAND. f)
cette branche de Bourbon ' , la plus considérable et la plus illustre a été celle de Vendôme. Elle portoit ce nom, parce qu'elle posscdoit cette grande terre , qui lui étoit venue Tan 1 364 ? P^'^' le mariage de Catherine de Vendôme , sœur et héritière de Bouchard, dernier comte de Vendôme , avec Jean de Bourbon , comte de la Marche. Pour lors elle n' étoit que comté ; mais elle fut depuis érigée en duché par le roi François V , Tan 1 5 1 5 , en faveur de Charles , qui étoit deux fois arrière-fils de Jean , et père d'Antoine. Ce Charles eut sept enfants mâles. Louis , ciiaries ,
duc de Ven-
Antoine , François , un autre Louis , Charles , dôme , eut
. -x . ^ . . Antoine , et
Jean, et un troisième Louis. Le premier Louis gixautresfiu. et le second moururent en enfance ; Antoine demeura l'aîné ; François , qui fut comte d'Enghien , et gagna la bataille de Cerisoles, mourut sans être marié ; Charles fut cardinal du titre de Saint-Chrysogone et archevêque de Rouen : c'est lui qu'on nomme le vieux cardinal de Bourbon ; Jean perdit la vie à la bataille de Saint- Quentin ; le troisième Louis s'appela le prince de Condé , et eut des enfants mâles de deux lits. Du premier , sortirent Henri , prince de Condé ; François , prince de Conti ; et Charles , qui fut
'La branche de Eouibou en produisit plusieurs, entre autres celle de Vendôme.
lO HISTOIRE
cardinal et archevêque de Rouen après la mort du vieux cardinal de Bourbon. Du second , vint Charles, comte de Soissons.
Or, il y avoit huit générations de mâle en mâle depuis Saint-Louis jusqu'à Antoine , qui étoit duc de Vendôme , roi de Navarre , et père de notre Henri.
Qui étoit Quant à Jeanne d'Alhret sa femme , elle etoit tretsamère. fiHc et licritièrc dc Henri d'Albret, roi de Navarre, et de Marguerite de Valois , sœur du roi François F*^ , et veuve du duc d'Alençon. Henri d'Albret etoit fils de Jean d'Albret , lequel etoit roi de Navarre par sa femme Catherine de Foix , sœur du roi Phœbus, décédé sans enfants ; car ce royaume-là étoit entré dans la maison de Foix par mariag;e , comme il entra ensuite dans celle d'Albret , et puis en celle de Bourbon.
Ferdinand , roi d'Arragon , avoit envahi la Haute-Navarre , c'est-à-dire , la partie qui est audelà des Pyrénées , et la plus considérable de ce royaume - là , sur le roi Jean d'Albret , auquel , par conséquent , il ne resta que la Basse , c'està-dire , la partie de deçà les monts du côté de France. Mais avec cela , il avoit les pays de Béarn , d'Albret, de Foix, d'Armagnac, de Bigorre, et plusieurs autres grandes seig'neuries , provenant tant du côté de la maison de Foix que de celle d'Albret.
Henri son fils n'eut qu'une fille , qui fut Jeanne , que l'on appeloit la mignonne des Rois, parce que le roi Henri son père , et le g^rand roi François I" , son oncle , la cliérissoient à l'envi l'un de l'autre.
L'empereur Charles-Quint avoit jeté les yeux sur elle , et la fit demander au père pour son fils Philippe H, disant que c'étoit un moyen de pacifier leurs différends touchant le royaume de Navarre, Mais le roi François P"^ ne trouva pas Antoine de
. . . -Il Bourbon, duc
bon d'mtroduire un si puissant ennemi dans la deVendùme. France; et la faisant venir à Châtellerault , la jAibret, sont fiança au duc de Clèves ; mais ce contrat ayant été lî^l'ea^s/t^'. annullé pour diverses raisons , on la maria avec Antoine de Bourbon duc de Vendôme , et les noces en fiirent célébrées à Moulins , l'an 1 547 ' qui fut la même année que le roi François V^ mourut.
Les deux jeunes époux eurent, dans les trois Leurs deux
• \ '11 • 1 premiers eii-
ou quatre premières années de leur mariage deux fants meurent fils , qui moururent tous deux au berceau par des réusement!" accidents assez extraordinaires. Le premier étouffa de chaleur, parce que sa gouvernante, qui étoit frileuse , le tenoit trop chaudement. Le second perdit la vie par la sottise d'une nourrice ; car un jour, comme elle se jouoit de cet enfant avec un gentilhomme , et qu'ils se le bailloient l'un à l'autre , ils le laissèrent tomber par terre , dont
il mourut en langueur. Le ciel ôta ainsi ces deux petits princes pour faire place a notre Henri , qui me'ritoit bien d'avoir le droit d'aînesse et d'être l'unique.
Venons maintenant à l'histoire de sa vie.
DE HENRI-LE-GRATTl). l3