RUPTURE ENTRE JULES II ET LA FRANCE
L'attaque contre le duc de Ferrare avait mis le feu aux poudres ; l’antagonisme éclata ouvertement entre le pape et le roi Louis. Après la guerre des libelles vint celle des manœuvres non voilées, et finalement les hostilités commencèrent.
Jules II reprochaïit au roi d’avoir violé le traité de Cambrai, dont une des clauses stipulait, disait-il, la défense pour les alliés de prêter assistance aux sujets révoltés d’un autre des signataires 1, A quoi le roi répondait que le pape avait manqué, tout le premier, à ses engagements en nommant malgré ses promesses des évêques en France sans avoir obtenu son assentiment.
Afin d'établir canoniquement son droit d'entrer en guerre contre le souverain pontife, de calmer les scrupules de la reine et de ses sujets et de trouver dans le clergé un appui contre le Saint-Siège, il avait réuni à Orléans, puis à Tours, un synode ; le cardinal de Saint-Malo (Briçonnet) y critiqua avec véhémence la conduite du pape ; l’assemblée prononça ensuite qu'il n’avait pas le droit d’armer les souverains les uns contre les autres et que les censures qu’il dirigerait contre Louis XII et le royaume étaient sans valeur ; un subside de 240 000 livres à fournir par le clergé fut voté (27 septembre 1510). Un second synode était convoqué à Lyon pour le mois de mars 1511 ; quand il se réunit, il décida de recourir à un concile général.
Cependant, le roi ne se lançait pas sans regret dans cette affaire, bien qu’il éprouvât un dépit assez naïf à voir que Jules II prenait parti contre lui, alors qu’il lui devait Bologne et en usait si mal avec son protégé le duc de Ferrare. Il avait entrepris cependant d'importants préparatifs, consacrant plus de 500000 livres à des dépenses extraordinaires de guerre (juillet 1510)? ; Chaumont reçut l’ordre d’entreprendre les opérations
Il devint grand connétable du royaume de Naples en 1515. Ma- 1. Du MonrT, Corps universel diplomatique du Droit des gens, chiavel le cite, dans l’Arte della Guerra, comme un des maîtres vol. IV, part. I, p. 113. Le texte ne semble guère précis sur ce de la science militaire, point.
Il mourut en 1520. 2, SANUTO, vol. X, col. 718.
qu’il estimerait utiles, mais lui aussi était inquiet, plein de scrupules et, le moment venu, n’osa pas profiter de ses avantages.
Pour obéir aux ordres du roi, ils’était mis en marche, assez imprudemment du reste, car son armée ne comptait guère que 13 000 hommes et 800 Suisses 1 et il avait très peu d'artillerie. Comptant sur l’exaspération des Bolonais contre le Gouvernement pontifical et sur le concours des Bentivoglio qui tenaient, disaient-ils, une des portes il s’avança vers Bologne. Le 19 octobre 1510, il était sous les murs de la ville.
La cour pontificale fut terrifiée ; les quatorze cardinaux qui entouraient le pape le conjuraient de ne pas s’obstiner dans la résistance ; chérissant la vie tranquille et molle de leurs palais romains, ils ne soupiraient qu’au retour ; les tribulations et les dangers de la guerre n'étaient point leur fait et les hautes aspirations de Jules IT les touchaient médiocrement. D'ailleurs, le général français, que son succès même troublait, se montrait peu exigeant ; il ne demandait que l’annulation pour le duc de Ferrare, ses partisans et les Bentivoglio de toutes les censures dont ils étaient l’objet, la licence pour ces derniers d’habiter où il leur conviendrait, pourvu que ce fût à 80 milles de Bologne, le renvoi devant des arbitres des difficultés existantes entre le duc de Ferrare et le Saint-Siège et la remise à l’empereur dela cité de Modène, ce qui était, au surplus, dans les vues du pape ?.
Jules II refusa. Il était alité, souffrant d’une fièvre intense, maïs, apprenant que le peuple bolonais s’amassait devant son palais pour l’assurer de sa résolution de résister aux Français, il se leva, se mit à sa fenêtre et lui donna sa bénédiction ; il fut acclamé. Pour plus de sûreté, il fit des promesses, s’engagea à nommer cardinal un Bolonais et à diminuer les taxes de moitié. Enthousiastes, les habitants coururent aux armes; ils étaient six mille; deux cardinaux bardés de fer, le cardinal d'Aragon, que sa jeunesse guerrière préparait à ce rôle, et le cardinal Isvaglies 4 prirent le commandement. Jules II savait, au reste, qu’il allait être secouru ; il amusa Chaumont en feignant de vouloir négocier, non sans prendre toutefois la précaution d’envoyer à Florence les joyaux qu'il avait apportés et surtout le trirègne qu’il venait de se faire fabriquer. Chaumont voyait son armée se débander par suite des pluies persistantes ; les vivres étaient rares ; au surplus, il hésitait à attaquer de front, presque sans artillerie, une ville aussi importante que Bologne, dont la population semblait prête à assurer la défense. Les ambassadeurs espagnols et impériaux qui l’avaient suivi, craignant un trop grand succès des armées françaises, lui représentaient qu'il avait agi sans ordres précis et qu’il était bien téméraire de sa part de s'attaquer au Saint-Père en personne. Chaumont n’en était que trop persuadé 5. Il constatait, d’autre part, qu'il ne fallait point se fier aux promesses des /#0rusciti « dont les assurances se mesurent plus sur leurs espérances que sur les réalités 6 »
1. Ils n'étaient pas envoyés par les cantons, mais s'étaient fonso Ier, roi de Naples, né en 1474, marié à Battistina Cibo, veuf,
engagés individuellement. cardinal en 1493, mort le 21 janvier 1519.
2. Jules II remit, en effet, la ville de Mantoue à l’empereur, 4. Il avait été gouverneur de Rome au temps d'Alexandre VI. avec cette réserve qu’il ne la rétrocéderait pas à Alfonso. BALAN, 5. Il mourut le 11 février suivant (1511) de regret, dit-on, d’avoir vol. VI, p. 57. fait la guerre au pape.
3. Neveu de Ferdinand I£r, roi d'Aragon, petit-neveu d’Al- 6. Machiavel a écrit tout un chapitre sur ce point dans le Prince.
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et il apprit qu’un corps de stradiotes venait d’entrer dans la ville et que Fabrizio Colonna accourait avec de la cavalerie légère et des Espagnols. Ce fut donc un soulagement pour lui de se voir fournir un moyen de sortir honorablement d’embarras. On prétexta qu'il ne devait pas paraître imposer au pape les conditions qu’il lui avait soumises, et il s'éloigna.
Cette alerte de trois jours acheva d’épuiser Jules II ; la fièvre le reprit ; le 24 octobre 1510, il était au plus mal ; ses médecins n’avaient sur lui aucun empire; il ne les écoutait pas, hormis son médecin juif Samuele Sarfati ; ce qui le guérit, ce fut sa forte constitution !; mais la pensée que, par suite de sa maladie, les Français avaient pu se retirer sans être molestés le mit au désespoir.
Aussi, à peine rétabli, activa-t-1l les hostilités que ses généraux continuaient, et pour cause, à laisser languir. À cette fin, ilnomma légat a latere de l’armée pontificale l’un de ses parents, un Ligure, Marco Vigerio de Savone, qu'il avait récemment créé cardinal (1505) ; en outre, Fabrizio Colonna fut confirmé dans son commandement (11 décembre 1510). Plusieurs prélats s’abstinrent de venir à la cérémonie d’investiture parce que, dit Paris de Grassi, ils craignaient d’avoir trop froid et grelottaient la fièvre. L'hiver commençait, en effet, très rude. Cependant, Jules IT insistait pour qu’on fît quelque chose sans tarder.
Pour l’amuser et le distraire de ce dessein, ses généraux et ses conseillers, entre autres Alberto Pio ?, lui suggérèrent de mettre le siège devant la petite place de la Mirandole. On lui expliqua que, située entre l’armée française et Ferrare, sa conquête paralyserait le duc. Comment, au surplus, faire le siège de Ferrare avec cette ville à dos qui servirait de point d’appuiaux Français? En outre, les armées pontificales ne pouvaient manquer d'acquérir dans cette entreprise une grande gloire et la Mirandole avait son prix ; un peu plus tard, un ambassadeur du duc de Ferrare qualifiait cette place « un bijou serti d'or » (2 juillet 1512).