‹ Histoire de RomeChapitre 122 sur 200 · ASSASSINAT DU CARDINAL ALIDOSI · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DU CARDINAL ALIDOSI

Alidosi avait confié la garde de la ville, d'accord avec le Conseil des Quarante, à des capitaines de milice qui se trouvèrent être des partisans des Bentivoglio ; l’un d’eux était même Lorenzo degli Ariosti, qui avait été retenu et torturé au château Saint-Ange !# Alidosi voulait-il se rendre favorable le parti adverse? Il ne réussit qu’à l’enhardir. Quand il constata le résultat de sa manœuvre, il se réfugia dans le château fort avec tant de hâte qu'il ne prit pas même le temps d’emporter son argent et ses objets précieux, qu'il dut envoyer chercher. Puis, ne s’y sentant pas en sécurité, il quitta la ville, dont toutes les cloches carillonnaient.

Deux des capitaines désignés par lui, Francesco Rinucci et Lorenzo degli Ariosti, comme il fallait s’y attendre, s’'emparèrent d’une des portes, qu’ils livrèrent aux Bentivoglio à qui Trivulzi avait prêté cent lances.

1. Ou le 10 février. GI10V. ANDREA PRATO, Sioria di Milano, dans la plaine où était le camp français et de l’attaquer aussitôt. Luzro,

Arch. Stor. Ital., Florence, 1842, p. 301. Isabella, p. 297. 2. Un complot fut éventé en mars, qui avait pour objet d’inonder 3. Sans doute un lointain parent du poète, Voir Lirra, tav. V.

i32 LE PONTIFICAT DE JULES 11

La situation du duc d’Urbino, qui avait établi son armée devant la ville, devint critique ; il avait en face de lui l’armée française qui approchait, et à dos une population en révolte ; quand il voulut se dégager, ce fut une déroute effroyable, en pleine nuit ; ses soldats abandonnèrent canons, étendards, tentes, équipages, provisions, aux valets de l’armée de Trivulzi ; aussi appela-t-on cette affaire « la journée des âniers ». Le duc eut grand’peine à conduire ce qui restait de ses troupes à Imola. Il écrivit de là au pape qu'il maudissait son étoile «qui l’avait empêché de le servir comme il aurait voulu » (22 mai 1511).

Pendant ce temps, Isabella exultait ; elle écrivait des lettres de congratulation à son frère, aux Bentivoglio rentrés dans leur seigneurie, tandis que son mari faisait de son mieux pour disculper son gendre auprès de Jules II. Mais Jules IT doutait de plus en plus de leur loyauté.

La population bolonaïse se livra aux manifestations coutumières ; elle brisa la statue en stuc de Jules II qui décorait le palais des Anciens; celle de bronze que Michel-Ange avait si laborieusement achevée fut également détruite à la fin de l’année, le 30 décembre 1511, sur l’ordre des Bentivoglio ; Arduino Arriguzzi fut chargé de l'opération ; il fit passer un câble autour de la statue et, au moyen d’un cabestan, on l’abattit sur un lit de fumier ; comme elle pesait 1 400 ou I 500 livres, elle s’enfonça néanmoins dans le sol ; la foule alluma tout autour un grand feu et, quand le bronze fut brûlant, elle brisa la statue avec des cris de joie. Le duc Alfonso en réclama les débris, qu’on lui apporta en pompe sur un char traîné par huit paires de bœufs; il en fit un canon, qu'il nomma la Grulia. La tête était restée intacte ; elle fut placée dans la salle où il se tenait d’habitude ; à elle seule, elle pesait 500 livres. On attribua ce mot au duc : « Je ne l’échangerais pas pour son poids d’or » ?. Au temps où Vasari écrivait, vers 1568, elle se trouvait encore à Ferrare ; elle a disparu depuis, sans qu'on sache en quelles circonstances 5.

Dès son entrée à Ravenne, le pape convoqua le duc d’Urbino pour le lendemain (23 mai 1511) ; 1l n'eut pas un mot de blâme à l’adresse de son neveu ; il ne blâma pas non plus la conduite d’Alidosi, ce qui engagea celui-ci à venir à Ravenne et à demander une audience.

A la cour, on l’accusait pourtant d’avoir perdu Bologne par son impéritie, s’il ne l'avait sacrifiée sciemment. Quand il parvint à Ravenne, deux jours après la catastrophe, le 24 mai, escorté d’une cinquantaine d'hommes, ïl ne trouva personne qui consentît à le recevoir, excepté le cardinal Marco Vigerio. Mais, se sentant soutenu par le pape, il n’hésita pas à faire tête à l’orage et demanda à paraître à la cour.

Le duc d’Urbino se trouvait auprès de Jules II précisément au moment où un des serviteurs d’Alidosi vint demander si son maître pouvait se présenter devant lui, ce que le pape accorda aussitôt; Urbino sortit dès qu’il entendit cette réponse, alla prendre,

1. Giuseppe Camporr, Michel Angelo Buonarroti e Alfonso 1 dans la préface à son édition des Leftere… d’Ariosto, 3° édition, d'Este, Modène, 1881. Milan, 1887.

2. Il courut des vers italiens et latins au sujet de cette destruc- 3. Je dois ces renseignements à l’amabilité du conservateur du tion, comme cela devenait la coutume. ANTon1o CaPPELLi encite Museo Civico de Ferrare, le docteur Pietro Niccolini.

LA VIE TOURMENTÉE DE JULES II ENTRE xr5ro ET 1572 133

parmi ses gens, les plus sûrs et se posta sur le chemin qu’Alidosi devait suivre en revenant de son entrevue ; il parut bientôt, vêtu à l’espagnole, suivant la coutume qui s'était introduite depuis le règne des Borgia, et paraissant fort satisfait de l’accueil qu'il venait de recevoir. À la vue du duc, il descendit par déférence de sa mule; Urbino en fit autant et se dirigea vers lui ; les gardes d’Alidosi s'étaient écartés ; alors, il se précipita sur lui et lui porta un coup d’épée sur la tête en criant : « Voilà, traître, ce que tu mérites ». Cependant, les gens d’Alidosi n’osaient intervenir et se bornaient à pousser des cris ; comme on demanda ensuite à leur chef, Guido Vaina, qui était son parent !, pourquoi il n’était pas intervenu, il répondit qu’il pensait que le duc le tuait par ordre du pape, puisqu'il sortait de son palais.

Le duc fit signe aux gens d’Alidosi de se taire et lui porta encore plusieurs coups sur la tête et dans le ventre, puis il se retira.

Alidosi mourut une heure après, avec des paroles de contrition, à ce qu’on dit ?.

Ravenne, qu'ont ensanglantée tant de meurtres, en comptait un de plus.

Lorsque la nouvelle s’en répandit dans la ville, la joie fut grande ; on redoutait le cardinal et on le détestait ; soit mépris, soit jalousie, toute la cour souhaitait sa mort et fut unanime à complimenter son assassin. Le peuple criait : « Béni soit le duc, béni soit le Seigneur, béni soit ce meurtre » ?. Les écrivains contemporains, Bembo, Giovio, Priuli, les envoyés vénitiens, Ciacconio, l’accusent des actions les plus scandaleuses ; on le considérait comme un être vil, malfaisant et bassement débauché #.

À Rome, comme à Ravenne, la nouvelle fut accueillie avec une vive satisfaction.

Peut-être l’extrême faveur du pape envers son favori contribua-t-elle à attiser la haine dont Alidosi était enveloppé. Son désespoir fut immense; le château où il s'était logé retentit de ses gémissements, de «ses hurlements de douleur »; il répétait que, si le duc était entre ses mains, il le ferait écarteler, mais, lui, prudemment, avait tiré de large et s'était retiré à Imola au milieu des débris de son armée. Deux heures après, JulesII quittait Ravenne, qui lui était devenue détestable, pour Rimini, où il ne voulut entrer qu’à la nuit close afin qu’on ne vît pas son visage défait et ses larmes. Durant ce long parcours (près de treize lieues), il se refusa à prendre aucune nourriture.

L’enterrement d’Alidosi eut lieu le lendemain de son départ, par une pluie si violente «qu’on aurait dit le jour du jugement » 5.

À Rimini, Jules II nomma comme légat en Romagne, en remplacement d’Alidosi, le cardinal Isvaglies, qu’on estimait.

1. Guido Vaina ou Vaini avait épousé Onofria, sœur d’Alidosi ; il était le chef d’un des deux partis qui se disputaient le pouvoir à Imola, sa patrie. En 1504, Giovanni Sassatelli, qui était également d’Imola, avait envoyé à Ostie pour l’assassiner trois sicaires qui furent saisis et exécutés. Fra LEANDRO ALBERTI, Descrizione di tutta l’Italia, Venise, 1581, fol. 322. — MARCHESI BUONACCORSI, Mon. Vir. Illust. Gall. Togatae, Forli, 1725, p.135.— GIUSTINIAN, vol. III, p. 239.

2. En 1883, une plaque commémorative a été placée à l’endroit où fut consommé le meurtre. Le crâne d’Alidosi est conservé à la

Bibliothèque Classense de Ravenne. Pasror, vol. VI, p. 325 n. Innocenzo da Imola (Francucci) peignit son portrait ainsi que Francia (?). Celui-ci se trouve au Louvre.

3. PARIS DE GRAssi. On a vu que Francesco Maria avait déjà commis ou plutôt ordonné un assassinat.

4. SANUTO, vol. XII, col. 103. — BEmBo, liv. XI, éd. 1729, vol. I, p. 299, le qualifie de« Turpis et flagitiosae vitae vir cui nulla fides, nulla religio, nihil tutum, nihil pudicum, nihil unquam sanctum fuit ».

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