MICHEL-ANGE ET RAPHAEL. — LA SIXTINE ET LE VATICAN
En même temps, Jules IT veillait à l’achèvement des travaux entrepris par lui surtout au Vatican. Michel-Ange le secondaiït, car il s'était résigné à quitter le ciseau pour le pinceau et à entreprendre le plafond de la Sixtine 5.
Aussitôt après avoir quitté Bologne, il s'était rendu à Florence, où l’appelaient quelques œuvres inachevées mais la pensée du magnifique tombeau à élever au pape lui tenait à cœur ; il brûlait de retourner à Rome pour l’achever. Le pape, au contraire, s’en détachait de plus en plus et souhaitait lui voir décorer la voûte de la « Grande Chapelle ».
Quand Michel-Ange arriva, à la fin du mois de mars 1508, il trouva que Bramante avait préparé, sur l’ordre de Jules II, un échafaudage, un «pont » pour qu'il pût se mettre tout de suite à l’ouvrage. A la vue de cette charpente, Michel-Ange entra
en fureur. Bramante l’avait suspendu au plafond par des cordes passées au travers
1. FENZONIO, p. 673. se confondait, ce semble, avec les jeux agonaux qui avaient lieu 2. Bulle Efsi ex debito. FENZONIO, p. 646. au printemps.
3. C’est pourquoi on appelait cette taxe la Gabelle des Études. 5. G. Sortais, Jules II et Michel-Ange, dans Etudes, 1907, 4. « Qu’on appelle la fête des Palilia », dit le pape. Cette fête p. 687-802. — VASARI. — CONDIVI...,
de la toiture. Il demanda comment, le travail fini et l’échafaudage enlevé, on boucherait les trous, et obtint du pape qu’on le laissât s'installer à sa guise. Ses concurrents trouvèrent, quand elle fut achevée, son invention si excellente, dit-il, qu'ils furent unanimes à adopter son système.
Jules II se montra généreux, selon sa coutume, envers l'artiste ; il lui promit 15 000 ducats, conformément à ce que Sangallo lui conseillait ; seulement, le trésor étant épuisé, les paiements tardaient; plus d’une fois, Michel-Ange dut réclamer; il alla même à Bologne et jusque sous les murs de la Mirandole ! pour obtenir quelque argent. A cette époque, comme il l'écrit, il vivait surtout « de la sépulture », c’est-à-dire des sommes qu'il avait reçues pour cet ouvrage.
Sa première conception avait été de représenter les douze apôtres dans les lunettes et de remplir les espaces vides avec des ornements, des arabesques, comme c'était la coutume. Il se rendit bien vite compte que cette décoration serait « pauvre ». « Pourquoi pauvre, lui demanda le pape? — Parce que les apôtres étaient très pauvres », lui répondit-il. Jules IT approuva le plan nouveau que lui proposa Michel-Ange et qui est celui qu'il réalisa.
L'œuvre gigantesque fut commencée le 8 mai 1508. Avec le soin méticuleux qu’il mettait à tous les détails, Michel-Ange se procurait ses couleurs dans les meilleurs lieux d'origine; par exemple, les bleus à Florence. Jules IT suivait attentivement les progrès de l’œuvre ; il devait souvent rendre courage à l'artiste, qui passa par des accès de désespoir profonds, surtout pendant qu’il peignait le Déluge ; plus tard, il écrira qu'il aurait été mieux inspiré en devenant marchand d’allumettes ; qu’on peignait non avec les mains, mais avec la cervelle, et qu’on la lui cassait ?. Des querelles éclataient. Jules IT s'emportait à lui dire : « As-tu donc envie que je te fasse jeter en bas de ton estrade? » Les cardinaux se lamentaient, parce que, lorsqu'ils se rendaient à la chapelle, ils en revenaient couverts de poussière.
Les visites trop fréquentes du pape excédaient Michel-Ange. Un jour, il imagina de laisser tomber des planches au moment où il entrait, afin qu'il crût que tout l'échafaudage allait s'effondrer sur lui.
En juillet 1512, l’œuvre n’était pas achevée, bien que Michel-Ange y eût travaillé sans relâche ; le 24, il écrivait à son frère qu'il était anéanti, malade. On a de lui un sonnet où il dépeint son état et ses souffrances.
À Giovanni de Pistoia.
Je me suis donné un goitre dans cet effort Comme on donne l’eau aux chats de Lombardie Ou de tout autre pays que ce soit,
De telle sorte que mon ventre touche mon menton.
1. Où il souffrit beaucoup des intempéries, écrit Vasari. 2. MILANESI, p. 488.
LA VIE TOURMENTÉE DE JULES II ENTRE 1510 ET r5r2 149
Ma barbe pointe vers le ciel, et je sens ma mémoire Sous mon crâne, mon buste fait la harpe,
Mon pinceau sur mon visage cependant
Produit, en dégouttant, une riche mosaïque.
Mes reins sont remontés dans mes côtes Et, en revanche, j'ai une gibbosité énorme par derrière. Je marche au hasard sans y voir.
Par devant, ma peau Ss'allonge, Quand je me courbe, elle se raccourcit par derrière Et je me tends comme un arc syrien. 1,
Une illustration commente ce sonnet dans le manuscrit de Michel-Ange ; on l’y voit couché sur le dos, dans son échafaudage, et peignant la voûte de couleurs qui dégouttent sur lui.
Au commencement, il avait appelé à Rome pour le seconder plusieurs artistes habiles dans l’art de la peinture à fresque, des frescanti, Granacci, un ami d’enfance, Bugiardini, Jacobo di Sandro, Indaco, Agnolo di Donino, Aristotile; mais, en janvier 1500, il les congédia et continua à travailler seul. Tout au plus garda-t-il auprès de lui des aides pour lui broyer les couleurs, lui préparer l’enduit et faire certains travaux secondaires ?. Le pape le harcelait ; il aurait voulu voir achevée en un tournemain cette œuvre dont l’ampleur, la variété et l’unité stupéfient, et qui aurait demandé une vie à tout autre que Michel-Ange. Peut-être fut-ce avec intention qu’il cessa de lui donner des allocations en lui disant qu’il ne serait payé qu'après achèvement complet . Le 18 septembre 1512, Michel- Ange écrivait qu'il n’avait plus un baïocco et devait aller nu-pieds ! C’est pourquoi il faisait diligence. Le 24 juillet 1512, il écrivait à Buonarroto : « Je n’ai pas un instant à moi, il est nuit, et, si j'en avais le temps, je ne pourrais te répondre parce que je ne vois pas la fin de mes occupations.» Mais, le 1°T octobre, il informait son frère que la chapelle «qu’il peignait » était achevée.
A la vérité, Jules II avait pu entrevoir l’œuvre la veille de l’Assomption de l’année précédente (1511). La chapelle Sixtine étant vouée à l’Assomption, on y célébra ce jourlà une messe solennelle en vue de laquelle une partie des échafaudages furent enlevés. Il y avait un peu plus de trente ans qu’à pareil jour Sixte IV avait inauguré la chapelle.
1. Le Rime di Michelangelo Buonarroti, éd. Cesare Guasti, LONDATHOS eee dene te eretie se 500 ducats, Florence, 1863, p. 158. Certains passages de cette pièce sont d’une 15 SEDtEMDLE rSOD 1 a Se se eieta le 350 — grande crudité qui a été atténuée; d’autres, d’une intelligence 2OTOCIODIS TSTO. eh tone velaeiee 500 — difficile, tels que les lignes 5 et 6. « Ma mémoire » semble signifier ÉD JANVIOT DST ES Lien steel tite ete mie 500 — «la base du crâne », où l’on localisait cette faculté. Cf. Lettere» SOTOCIODIÉ ES TI 4 fe dass eee ses 400 — éd. Milanesi, et GAYE, Carteggioinedito, Florence, 1840.— Cf. STEIN" Antérieurement au 15 Mai 1512.... 2000 —
MANN, Die Sixtinische Kapelle, vol. II, Munich, 1905. Pendant
VS to US rate es :
quelques mois, la vue de Michel-Ange fut troublée, il eut du stra- RES AAA QUES bisme et ne pouvait voir les objets qui étaient à terre. Les derniers 2 000 ducats sur les instances de Bernardo Dovizi, 2. JuLIAN KLaczko, Jules II, chap. XIV, p. 329, n. 330. le futur cardinal Bibiena. Vasari dit que Michel-Ange reçut
3. Des versements assez nombreux lui avaient été faits : 500 ducats à la suite d’une discussion orageuse avec le pape.
Pendant son rapide séjour à Rome (juillet 1512), le duc de Ferrare fut admis à monter auprès de Michel-Ange et put contempler de près les fresques ; elles l’enchantèrent au point qu'il commanda sur-le-champ un tableau au peintre.
La véritable inauguration eut lieu la veille de la Toussaint (1512) ; le pape se rendit en costume de cérémonie à la chapelle vers le soir, «aussi bien pour y voir le plafond que pour y entendre la messe »; le lendemain, la foule fut admise à contempler les fresques, la presse fut telle que l’on eut grand mal à entrer et à sortir !
Pendant que Michel-Ange travaillait à la décoration de la Sixtine, Raphaël, tout à côté, couvrait de fresques les « Chambres » ?.
Raphaël était arrivé à Rome vers la fin du mois de septembre 1508, attiré sans doute par l'exemple de ses compatriotes urbinates, Bramante, Bembo, Bibiena, Lodovico di Canossa, dont la situation s’accroissait chaque jour #; il était jeune, âgé de vingt-cinq ans, dans le plein développement de son talent; il avait tant de hâte de se rendre à Rome qu’il ne se donna même pas le temps d’achever la Belle Jardinière, destinée à un gentilhomme de Sienne, et chargea son ami Ridolfo Ghirlandajo de peindre la draperie bleue de la Vierge.
Bramante, qui était quelque peu son parent et fort ami du Pérugin son maître, le présenta à Jules II. Nombre de peintres, la plupart de haute valeur, travaillaient alors au Vatican, sous la direction autoritaire et impatiente du pape, à décorer les appartements dans lesquels il comptait désormais résider {. A la fin de l’année 1507, le 26 novembre, jour anniversaire de son couronnement, il avait quitté, pour s’y installer, les appartements Borgia, dont les fresques lui rappelaient sans cesse un souvenir abhorréÿ.
Nicolas V, dont Jules II se proposait en plus d’un point de réaliser les projets, avait jadis entrepris d’en faire le digne logement d’un pape. Sur son ordre, quand le jubilé de 1450 eut rempli les caisses pontificales, Benozzo Gozzoli et Fra Angelico travaillèrent à peindre à fresque les parois de quelques-unes des pièces. La chapelle dite de Nicolas V, qui existe encore presque intacte, est de cette époque f. Jules II avait chargé le Pérugin, le Sodoma, le Pinturicchio, Peruzzi, Luca Signorelli de parachever l’œuvre entreprise au siècle précédent 7. Le Sodoma s’occupait de la décoration du plafond de la salle dite de la Signature. Raphaël, outre la recommandation de Bramante, avait été désigné au pape
1. Paris DE Grassi, Bibl. Nat. Ms. Lat., 5165, vol. II, 6. Jules II la fit orner de marbres, de peintures et d’une porte
2. MunTz, Raphaël. — ViLrnezm WANSCHER, professeur à Copenhague, Raffaello, Londres, 1926. — Pasror, vol. III, p. 819. — CAVALCASELLE, Raffaello, Florence, 1884. — GEYMULLER,
Rafaello, Milan, 1884. — P. VisconrTi, Città e Famiglie Nobili… dello Siato Pontificio, Rome, 1847, vol. II, p. 472.
3. Bibiena et Bembo étaient un peu plus âgés que Raphaël (nés en 1470). Raphaël était né en 1483; Bramante était plus âgé, il était de 1444. Le portrait de Raphaël par lui-même est de 1506.