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PRÉLIMINAIRES DE LA BATAILLE DE RAVENNE

EPUIS quelque temps, Jules IT faisait argent de tout, engageait ses joyaux et vidait ses caisses afin d’équiper le plus d'hommes possible, car il sentait que la partie était sérieusement engagée et que le moment décisif approchaït ; il avait

même vendu ou fondu une partie de son argenterie 1. Les armées espagnoles, commandées par don Ramon II de Cardona ?, vice-roi de

Naples, et celles de Venise, commandées par Giampaolo Baglioni, s'étaient jointes aux armées pontificales; Giovanni de Médicis, qui, l’année suivante (1513), allait être pape, accompagnait le camp en qualité de légat. Le but des alliés était de reprendre Bologne et de s'emparer enfin de Ferrare.

Jules IT redoublait ses efforts pour décider le roi d'Angleterre à entrer activement dans la coalition ; il lui proposait maintenant non plus la Guyenne, mais tout le royaume * et, même après Ravenne, il lui mandaït qu’il comptait bientôt le couronner à Paris roi

de France.

A son habitude, l’empereur manquait d'argent et flottait, incertain ; il proposait bien

1. GUICCIARDINI. BEMBO. SANUTO. GIOVAN. PIETRO CAGNOLA. GIOVANNI ANDREA PRATO et GiovAN. MARCO BURIG0ZZ0, Cronache Milanese, dans Archivio Stor. Ital., Florence, 1842. — Maestro AMBROGIO DA PAULLO, Cronaca Milanese, dans Miscellanea di Storia Italiana, vol. XIII, Turin, 1871. — GIROLAMO MORONE, Leitere e Orazioni, dans Miscellanea di Storia Italiana, vol. II, 1863. — PELISSIER, LEON G., Documents pour l'Histoire de la domination française dans le Milanaïis (1499-1513), Toulouse, 1891.—Cf.MARcoO Guazzo, Cronica, Venise, 1553.

2. Urbino avait été écarté. Il avait beau signer : « Celui qui n’a jamais fait et ne fera jamais chose peu honorable », Jules II le

PONTIFICAT DE JULES Il.

tenait en méfiance. Andrea, duc de Termini qui était mort au début de la campagne, le 11 décembre 1511, n’avait pas été remplacé.

3. Bulle du 20 mars 1512 (Brit. Museum, 69004 dd. 3 [2]). D'ailleurs, dès le 13 novembre 1511, le roi Henri VIII avait déclaré qu’il adhérait à la Ligue. SANUTO, vol. XIV, col. 244, donne le texte de ce document.

4. Il y avait aussi une autre combinaison, un partage de la France : on aurait donné la Normandie, la Picardie, la Bretagne à l'Angleterre, Paris au Saint-Siège, Lyon et le Dauphiné aux Suisses, la Champagne à l’empereur.

à Louis XII de prendre sur lui tous les frais de la campagne, mais il lui empruntait 50 000 ducats en lui remettant Legnano en gage.

Plus hardis, et surtout mieux à même d’entrer en guerre, les Vénitiens d’une part, les Suisses de l’autre, avaient envahi le territoire milanais. Ceux-ci, mécontents du refus de Louis XII de continuer et d'augmenter les subsides qu’il leur donnait 1 et sollicités par Schinner au nom du pape, s'étaient décidés à répondre à l’appel des citoyens du canton de Schwitz qui prenaient la tête du mouvement. Malgré la neige qui obstruaït le col du Saint-Gothard, ils descendirent, au nombre de 10 000, dans la plaine du Milanais. Le 9 décembre, ils étaient à Varese.

Heureusement, Gaston de Foix, que l’on désignait par son titre de duc de Nemours, commandait les troupes françaises ; il était neveu du roi par sa mère Marie de France, fille de Charles d'Orléans ; toutefois, ses capacités militaires, sa valeur et aussi sa haine des Albret l’avaient désigné au roi autant que sa parenté. Comme il était tout jeune, car il n’avait que vingt-deux ans, Bohier, général des finances de Normandie, lui avait été adjoint pour surveiller à la dépense. Dans plus d’une occasion, il paralysa l'initiative de l’impétueux général.

Gaston de Foix laissa les bandes suisses arriver jusque sous les murs de Milan où il avait concentré ses forces, et leur coupa les vivres grâce à sa cavalerie légère. Les Suisses, qui n'étaient pas en état de s’attaquer aux solides murailles de la ville, se bornèrent à piller tout le pays autour de Monza et, le cinquième jour, se retirèrent ; le cardinal Schinner faillit payer cher les conseils qu’il leur avait donnés. Plus d’une fois, Chaumont en avait usé de même à leur égard mais en payant leur retraite de 5 000 écus, ce que Fleuranges appelle une « bataïlle d’écus au soleil ».

La seconde tentative des alliés ne fut pas plus heureuse ; ils se portèrent sur Bologne, que défendaient les Bentivoglio (janvier 1512) ? ; Gaston de Foix, bien que son armée fût inférieure en nombre à l’armée adverse, qui comptait 8000 fantassins, 1000 hommes d'armes, 1500 génétaires (cavaliers espagnols) et 25 canons, marcha vers Bologne, ralliant sur son chemin les 2 000 hommes du duc de Ferrare. Les alliés campaient au sud de la ville, sur le mont S. Michele in Bosco, d’où on la découvre tout entière ; déjà, le 26 janvier 1512, une brèche avait été pratiquée dans la muraille et les soldats alliés criaient : « Ville gagnée » quand une contre-attaque les refoula 5. D'ailleurs, les généraux ne s’accordaient pas ; le duc d’Urbino supportait mal d’être sous les ordres de don Ramon; Prospero et Fabrizio Colonna prétendaient au commandement suprême, de façon que, pour mettre fin à ces compétitions, le pape conféra à son légat, le cardinal de Médicis, la haute direction des opérations. Mais Médicis n’entendait rien aux choses de la guerre et ne

1. Louis XII avait refusé aux Suisses une augmentation de hommes et femmes, qu’on s’emparât de tous leurs biens et qu’on 20 000 livres et s'était exprimé sur leur compte en termes mépri- procédât contre eux « en toute rigueur ». (Carte Strozziane.) sants. Sa politique fut remarquablement malhabile. 3. Le bruit s'était propagé dans l’armée qu’un miracle avait eu

2. Le pape écrivait à Bibiena que, si on capturait les Bentivo- lieu. Une chapelle minée avait sauté faisant une large brèche, mais glio, on devait « fare ogni supplicio di loro. » Giovanni Antonio de elle était retombée intacte au même endroit avec ses défenseurs Stati écrivait au cardinal de Médicis, à la date du 6 janvier (1512), sains et saufs, et la brèche avait disparu. SismonDt, vol. XIV que le pape voulait qu’on fît prisonniers tous les Bentivoglio, p. 167.

désirait qu’une chose : en finir le plus vite possible. Il ordonna des mouvements illogiques dont Gaston de Foix profita ; au cours d’une tempête de neige, le 5 février 1512, il entra. dans la ville, avec 20000 hommes, dont il laissa en garnison 4000 et 300 lances! L’ennemi, menacé d’être pris entre deux feux, abandonna alors le siège et fit retraite sur Imola ?. La ville ainsi dégagée, Gaston de Foix, qui était un tacticien habile et savait l'importance de la rapidité des mouvements, se porta vers le Nord, traversa le P6 à l’improviste, grâce au duc de Ferrare *, et tomba sur un corps important de mercenaires vénitiens à Valeggio; il le dispersa et se saisit de cinq pièces d'artillerie (16 février 1512). Cette victoire l'avait amené sous les murs de la ville de Brescia ; elle avait été prise et reprise maintes fois en peu d’années ; dernièrement, les Vénitiens y étaient entrés par surprise 4, ce dont le roi Louis XII avait eu un violent dépit ; il s’était enfermé dans ses appartements avec deux valets de chambre et n'avait voulu parler à personne ; le pape, au contraire, avait éprouvé à cette nouvelle la plus vive satisfaction qu’il eût ressentie, disait-il, depuis son couronnement ; des feux de joie avaient été allumés 5. Les gens de Brescia, sommés par Gaston, déclarèrent qu’ils se défendraient, et mal leur en prit; l'assaut fut donné, Bayard se prodigua, et les Français pénétrèrent de vive force 6, S'ils ne commirent pas toutes les horreurs et les atrocités que leur prêta en Italie la rumeur publique, ilest vrai néanmoins que le pillage et «l’occision » y furent grands ; Fleurange estime à 40 000 et Guicciardini plus vraisemblablement à 8 000 le nombre des tués 7.

Ce succès inspira la pensée à Maximilien de se rapprocher des Français et de leur demander des troupes pour reprendre Trévise, le Frioul et Padoue.

Les nouvelles de Romagne étaient graves ; les alliés s’y réunissaient, les Vénitiens y reconstituaient leur armée, les Espagnols recevaient des renforts et les troupes pontificales s’aguerrissaient. Gaston comprit qu'il y avait urgence pour lui à les attaquer sans délai, mais l’inclémence de la saison lui était fort contraire ; par suite des pluies incessantes, les routes devenaient des fondrières, les chevaux s’enfonçaient jusqu’au poitrail dans la boue, les chariots portant les canons s’embourbaiïent ; partout les torrents grossissaient et les inondations commençaient (fin mars 1512). Les Vénitiens et les Espagnols avaient tout intérêt à refuser le combat et à se retirer, car ils obligeaient ainsi les Français à les poursuivre à travers les plaines détrempées et à s'éloigner de leurs bases ; ils le firent

Dans la gravure pl. XXVII représentant la prise de Brescia (ou de Padoue) et qui est tirée des Successi Bellici de DE AGos-

1, SANUTO, vol. XIII, col. 367 à 460, et BERNARDI, Cron. —For- LIVESI, P. 343.

2. Le 4 mars 1512, le pape écrivait à son légat une lettre amère pour lui reprocher son inaction.

3. Et à la connivence indiscutable du marquis de Mantoue dont les agents firent consolider des ponts et rétablir des routes, A. Luzio, Isabella, p. 64. Ceci explique l'étrange lettre du roi qu'on lira plus loin.

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