CONCILE DU LATRAN
C’est dans ces circonstances que s’achevèrent les préparatifs du concile du Latran. La bulle de convocation, Sacrosanciae, du 18 juillet 1511 convoquant le Ve concile
1. RAyNALDUS, vol. XXX, p. 614. — SCIPIONE AMMIRATO, cier et auquel l’avenir réservait une si brillante destinée. LXXVIII, p. 302. — Fr. BELCARu, Commentarium, Lyon, 1625. 3. PAoLzo Girovio, Vita di Leone X, lib. II. 2. On a dit qu’il avait assisté à la bataille et s’était 4. TEDALLINI, p. 331, lig. 8. On disait à Rome, de façon fort
échappé en compagnie d’Antonio di Leyva, alors petit offi- libre, que «les Suisses savent guérir le mal français ».
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du Latran, avait été affichée aux portes de Saint-Pierre et du Latran le jour même de sa publication ; le lendemain, elle fut lue à haute voix dans les deux basiliques durant la messe et durant les vêpres ; elle fut ensuite affichée pendant une heure à leurs portes et pendant deux heures sur la place Campo di Fiore 1.
Il devenait d’ailleurs urgent que le concile ouvrît ses séances, car il était à craindre que celui de Pise, malgré son insuffisance, fît illusion au loin, en Allemagne surtout et en France ? ; ses décrets pouvaient diminuer l’autorité du pontife romain, encore que les Pères, s’abstenant de porter atteinte à son pouvoir spirituel, ne l’eussent dépouillé que de l'administration de l’Église. C’est ce qui explique que Jules II ait poursuivi et activé, en dépit des événements contraires, la réunion annoncée d’un concile %. Son objet était, comme l'événement le montra, d’en faire, non un concile de réforme, mais un concile de combat.
Pourtant, plus que jamais, une transformation du clergé et des procédés de l'Église était souhaitable. Depuis plus de deux siècles, les écrivains, les clercs, les politiques la réclamaient. A l'heure même où Jules II lançait la bulle de convocation, un carme, Battista Spagnoli dit Mantuanus, général de son ordre de 1513 à 1516, consacraïit bon nombre des 59 000 vers dont il était l’auteur à dénoncer et à blâmer les mœurs du clergé. « Trois fléaux, dit-il, désolent l'Italie: la guerre qui l’inonde de sang, la Curie imprégnée de venin qui répand la contagion dans tout le pays, la foi opprimée exposée de toutes parts aux rapines. » Et il raïlle sans pitié les évêques sur leur luxe et leur dépravation 4.
Sans doute Mantuanus, appartenant au clergé régulier, participait à son antipathie contre le clergé séculier, mais, en réalité, il disait vrai. Une profonde corruption, d'innombrables abus avaient envahi l’Église et toute l’échelle hiérarchique. La plupart des Pères du concile en convenaient hautement et proclamaient la nécessité de mesures promptes et énergiques.
À vrai dire, les pratiques des membres du clergé d’alors nous choquent plus que les contemporains. La façon dont on envisageait leurs comportements était bien différente de la nôtre ; on leur passait beaucoup de choses qui nous étonnent ; il était admis qu'ils vécussent de l’existence des hommes de même classe qu'eux. Un cardinal noble restait un grand seigneur, et l’on ne trouvait nullement choquant qu’il eût la conduite et se permît les plaisirs d’un grand seigneur, Néanmoins, un mouvement de plus en plus puissant se dessinait contre la licence trop grande de certains ecclésiastiques, aussi bien que contre l’abandon des saines traditions des premiers âges. Lorsque, en 1516, un ermite, Girolamo, prêcha à Milan avec véhémence contre les prêtres et les moines qui, «au lieu d’obéir aux vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance et de s’exposer au froid, à la
1. Comte de Mas LATRIE, Trésor de chronologie, Paris, 1889, conduite schismatique des cardinaux français et les invitant
P- 1141. une dernière fois À assister au concile... (British Museum, 2. Eugène IV avait de même réuni à Florence un concile en 1439 5016, a. 4). À pour faire échec à celui de Bâle et à l’antipape Félix V. 4. F. Baptistae Mantuani Opera, Lyon, 1516, sans pagination.
3. Il promulgua une bulle le 12 avril 1512, exposant la — Cf. du mème auteur, Buccolica, Paris, 1505.
PONTIFICAT DE JULES II. is
faim et à la fatigue, ne songent qu'à vivre grassement », il fut si fort applaudi et approuvé que l'autorité intervint 1.
Jules IT, afin de donner plus de poids aux décisions du concile, en entoura la réunion d’un grand éclat. Pendant trois jours, les rer, 2 et 3 mai 1512, eurent lieu des cérémonies expiatoires ; des jeûnes furent ordonnés; le jeudi 2 mai, Jules IT s'était rendu au Latran.
Le maître des cérémonies Paris de Grassi avait rédigé trente et une propositions touchant la façon dont devaient être tenues les séances, lesquelles furent ratifiées par le pape et le Sacré Collège. L’une portait que les princes admis au conclave ainsi que les ambassadeurs ne pourraient prendre la parole qu'avec l’assentiment du souverain pontife, que les abbés non mitrés n'auraient voix délibérative que s’il la leur accordait en raison de leur savoir ou de leur haute vertu ?. L'ouverture de l'assemblée eut lieu le 3 mai 1512; le pape se rendit au Latran dans l’appareil pompeux et guerrier qui lui plaisait tant ; un gros de cavalerie lourde l’entourait; il était porté dans une litière tendue de rouge; le sénateur Squarcialupi, qui le précédait, tomba de cheval, ce quiconsterna les Romains, qui estimèrent que c'était un mauvais présage que de voir ainsi le représentant de la Justice dans la poussière. Les portes de l’église étaient gardées par les chevaliers de Jérusalem en costume de soie or et écarlate ; par crainte d’un coup de main des partisans du concile rival, des troupes avaient été distribuées aux alentours à.
Les prélats réunis pour prendre part au concile étaient peu nombreux: quinze cardinaux, autant de patriarches, dix archevêques, cinquante-sept évêques, quelques abbés et généraux d’ordre #, plus les envoyés de Venise et de Florence ; aucun prince ni souverain n'était venu. Outre le sénateur, les membres des familles baronniales assistaient à la séance. La messe du Saint-Esprit fut dite par le cardinal Grimani ; le cardinal Egidio de Viterbe général des moines augustins, fit le discours d'ouverture ; 1l y développa cette pensée que la catastrophe de Ravenne et les maux qui affligeaient l’Église étaient une marque du courroux divin et montraient que Dieu voulait que la réforme eût lieu incontinent. Versant, dit-il, des larmes de sang, il fit un tableau effrayant « du dévergondage, du libertinage, de l’impiété, de l’impudicité et de l'ambition des membres du clergé » et conclut qu'il fallait y mettre fin sur l’heure. On se rendit ensuite dans la salle réservée aux délibérations. Le pape, de plus en plus affaibli, ne put prononcer en personne l’allocution préparée, et ce fut le cardinal Farnèse qui en donna lecture. La question dela réforme restait au premier plan, et Jules II expliquait que, s’il n'avait pas, malgré l’urgence, convoqué le concile plus tôt, la cause en était dans les guerres qui avaient troublé le pays.
1. L. Fumi, L’Inquizione romana,dans Archivio Stor Lombardo, Milan, 1910, p. 182. Quelque temps auparavant, Antonio Tebaldeo parlait de même dans son Canzoniere et invoquait l'intervention urgente du Saint-Père :
O toi, Saint-Père, ceci te regarde.
Ne vois-tu pas le loup, la gueule ouverte...
C£. CANTU, Histoire des Italiens, vol. VII, p. 408.