LE TRÉSOR PONTIFICAL. — RÉPRESSION DE LA CRIMINALITÉ
La nécessité d’avoir un trésor bien garni n’échappa pas à Jules IT ; les exigences de César, les prodigalités d'Alexandre VI l'avaient épuisé ; en juillet 1504, il ne contenait guère plus de 100000 ducats; et l’on estimait généralement qu’il en fallait au moins le double pour assurer la marche normale des affaires. Sur l’ordre du pape, la rentrée des impôts se fit plus régulièrement. Une bulle Romani Pont ficis, du 28 juillet 1505, défendit aux bénéficiaires d’annates de les garder au delà d’un certain délai. Le 18 août 1505, la bulle Cum, sicut accepimus menaçait de l’excommunication ceux qui détourneraient les registres de la Chambre apostolique et les pièces comptables. Aussi, en août 1505, le trésor pontifical s'élevait déjà à 300 000 ducats ; l’envoyé mantouan annonçait à son maître que le pape faisait continuellement porter au château Saint-Ange des objets précieux, des pierreries et du numéraire. On voit encore, dans une des salles hautes, un des coffres en bois cerclés de fer dans lesquels il les enfermait, et qui porte ses armes.
La mort des cardinaux était pour le pape une source importante de rentrées, car leurs biens, ne leur étant donnés qu’à titre précaire, revenaient de droit au souverain pontife à leur décès. Or, il mourut trente-six cardinaux pendant son pontificat . La mort du cardinal Fazio Santorio (22 mars 1510) lui rapporta 50 000 ducats, dont 17 000 en argent comptant, le reste en joyaux et en bénéfices 4 La mort du cardinal Costa, qui vécut plus de cent ans (18 septembre 1508), valut au pape 40 000 ducats 5. Du cardinal Antonio Ferreri (S. Vitale), le pape toucha 20 000 ducats $. Quand le cardinal Isvaglies mourut, en 1511, le pape pensa qu’il allait acquérir de superbes bijoux, car
1. Il y avait eu jusque-là deux sortes de ducats à Rome, le monnaie d’or à 11 fr. 679. MarTiNoRrt, La Moneta, Rome, 1915. ducat romain et le ducat papal, dont la valeur était un peu supé- 2. BURCHARD, vol. II, p. 489, lig. 20. rieure ; celui-ci fut égal au florin jusqu’en 1468 ; il y en avait 3. Voir la liste à la fin du volume. 72 à la livre ; ensuite, le florin baissa. En 1540, Paul III subs- 4. SANUTO, vol. IX, col. 478. Moront1, vol. LXI, p. 80. titua l’écu d’or au ducat. En 1510, le ducat valait 130 soldi ou 5. Id., vol. VII, col. 642. 97 bolognini, 8 deniers, il pesait 3 gr. 39 et équivalait en 6. Id. vol. VII, col. 179. Voir plus loin, p. 38.
il en avait quantité et de fort beaux, mais il se trouva qu'ils étaient tous faux !
D'autre part, quand un bénéfice devenait vacant, le pape ne l’attribuait qu’à un prélat pourvu déjà d’un office, qu’il devait abandonner et dont le pape faisait argent. Des courtiers nombreux négociaient ces abandons.
Le 16 août 1506, Jules IT porta au château Saint-Ange 30 000 ducats ; il y possédait alors près d’un demi-million, malgré ses entreprises guerrières.
Le gouverneur du château reçut l’ordre du pape de ne remettre ce trésor après sa mort qu’au nouveau papeet pas au conclave, et avec la condition qu'il servirait à la guerre contre les infidèles. Jules IT réitéra cette injonction peu avant de mourir.
On estimait alors les revenus du Saint-Siège à 200 000 ducats pour l'ordinaire et à 150 000 ducats pour l’extraordinaire ?.
Pour défendre ce trésor, il fallait que le pape s’en montrât jaloux ; de là cette réputation d’avarice, tout au moins de parcimonie, qu’on lui fit. On le traita de cœur sec et de thésauriseur ; on insinua qu’il répugnaït à payer ses dettes, qu’il dilapidait les fonds de la croisade et qu'il provoquait des guerres à seule fin de s'enrichir. Mais on à vu qu'il savait se montrer généreux à l’occasion et dépenser quand son propre intérêt où celui de l’État le réclamait.
Outre le rétablissement des finances, Jules IT assura la répression dela criminalité, qu'avait encouragée l’affaiblissement de l’autorité sous le précédent pontificat. Les meurtres, les violences se succédaient ; un ambassadeur écrit que ses messagers n’osent s’'aventurer dehors sans une escorte. Le 13 novembre 1503, une centaine d'hommes d'armes appartenant au cardinal Sanseverino, portant des lances, des escopettes et des arquebuses, se présentèrent devant le palais du vice-chancelier Ascanio Sforza ; ceux qui en avaient la garde en sortirent ; il y eut bataille, avec des blessés et des morts. En juin 1504, un officier de la maréchaussée fut tué en cherchant à s'emparer d’un coupable qui s'était réfugié dans le palais des Orsini au Monte Giordano 3. Le pape ordonna l’arrestation de l'assassin, mais le magistrat chargé d’y procéder dut se retirer devant les menaces que lui adressèrent les gens des Orsini; du renfort lui fut envoyé, et l’on fit même sortir des canons du château Saint-Ange. Le bruit se répandit qu’on demanderait mainforte aux Colonna, et la ville fut toute en émoi, mais l’affaire s’arrangea.
En septembre 1504, le chevalier Orsini fut assassiné à Valmontone par six spadassins ; on crut à un guet-apens monté par les Colonna; les Romains s’inquiétèrent, le pape se montra fort alarmé. Heureusement, il s'agissait d’une vengeance particulière 4,
L’émotion éprouvée par les Romaïns montre à quel point on redoutait le retour des discordes d’autrefois. Aussi, la première bulle que publia Jules IT, le 8 novembre 1503, Quia mhil, eut-elle pour objet d’interdire aux barons, aux seigneurs de la campagne romaine et aux magistrats locaux de prendre sous leur protection ceux qui troublaient
1. Lettre de Bernardo da Bibiena au cardinal de Médicis du 2. TREVISANO. 19 octobre 1511. Arch. di Stato, Florence, Carte Strozziane, x® ser., 3. GIUSTINIAN, vol. III, p. 139. EG C4188: 4. SANUTO, vol. VI, col. 61.
l’ordre public ou d’entraver leur poursuite ; il leur était enjoint en même temps de ne plus molester les populations. Le 29 septembre 1504, parut un bref ordonnant de ne jamais négliger l’incarcération des malfaiteurs; le 8 novembre 1504, fut publiée une bulle enjoignant aux barons et aux communes dépendant de l’État pontifical de purger leur territoire des bandits et les rendant responsables de leurs crimes 1, Un peu plus tard, le 27 novembre 1505, le pape décida la promulgation de la constitution Cum homines, renouvelant celles de Pie II et de Sixte IV qui établissaient des châtiments rigoureux contre ceux qui protégeraient désormais les bannis, les homicides, les condamnés ?. Le 6 janvier de la même année, le pape avait fait démolir la maison d’un coupable, ce que défendaient les statuts de la ville. Il y avait, à vrai dire, des précédents.
Le 13 février 1506, il autorisa les juges des ports de Ripa et Ripetta, que fréquentaient quantité de malandrins, à poursuivre ceux qui auraient commis quelque crime jusque dans le quartier du Borgo, qui était sous la juridiction exclusive du Saint-Siège.
Jules IT entendait que les lois punissant les délinquants fussent strictement appliquées ; quand le cardinal Adriano di Corneto vint le solliciter en faveur d’un condamné, il le gourmanda vivement et lui dit de ne pas renouveler pareille démarche à.
Le pape chercha d’autre part à abolir la pratique du duel, qui se répandait de plus en plus dans ses États ; les barons se battaient journellement, et la foule assistait à ces rencontres comme à un spectacle ; il arrivait aussi trop souvent, dit la bulle, que les sujets des princes voisins venaient vider leurs querelles sur le territoire de l’Église, où la répression était moins sévère. En Romagne, les duellistes n'étaient jamais incarcérés. Aussi, de nombreux chrétiens mouraient-ils sans confession. Une bulle en date du 24 février 1500, Regis pacifici, établit les peines qu’encourraient ceux qui enfreindraient les défenses de l’Église ; ils devaient être traités en meurtriers et privés de sépulture. La majorité était abaïssée de vingt-cinq à vingt ans en ce qui concernait ce délit. Ces mesures atteignirent-elles leur objet? Dix ans plus tard, le 23 juillet 1519, Léon X dut publier une nouvelle bulle, Quam Deo, dans laquelle il aggravait la rigueur de la précédente {.
Ne devant plus compter pour le protéger sur les représentants de l’une ou l’autre famille de la haute noblesse et pour s’en rendre complètement indépendant, Jules IT prit une garde suisse Ÿ, comme Alexandre VI en avait eu une espagnole, mais la présence