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LE CONCLAVE

Ès le lendemain de la mort de Pie III, tout le monde à Rome tenait pour assuré

que le nouveau pape serait le cardinal de S. Pietro in Vincoli, Giuliano della

Rovere 1, neveu de Sixte IV. Son manège avait réussi. Les quelques semaines

de répit qu'il s'était données en faisant élire un moribond lui avait permis de ramener

plusieurs de ses adversaires et d’affermir

1. Giuliano della Rovere était né le 15 décembre 1441 suivant les uns, 1443 suivant les autres; en effet, les contemporains lui donnent, au moment de sa mort, soit soixante-douze, soit soixantedix ans. Toutefois, la date de 1441 paraît la plus probable. Son rang dans la série des papes est également incertain ; fut-il le deux cent quatorzième, le deux cent vingtième, le deux cent vingt-cinquième ou le deux cent vingt-sixième pape? Voir : Dictionnaire de statistique religieuse et l'Art de vérifier les dates, MIGNE, 1841. L'Art de vérifier les dates, par les BÉNÉDICTINS, Paris, 1770, p. 312. EUBEL, U. CHEVALIER, Moront, CIACCONIO...

Le lieu de sa naissance fut Albissola Superiore (l’antique Alba Docilia), à 5 kilomètres au nord de Savone, en Ligurie. Son père, Raffaello della Rovere, était le frère de Francesco della Rovere, pape sous le nom de Sixte IV ; sa mère, Theodora Manerola, était d’origine grecque.

Il ne semble pas qu’il faille tenir compte de l’assertion de certains auteurs cités par Bayle, d’après laquelle Giuliano aurait été batelier dans son enfance. Vivant dans un port, il se peut toutefois qu’il ait à l’occasion, étant fort pauvre, exercé le métier de matelot.

Il fit ses études à Pérouse, revêtit l’habit des frères mineurs franciscains que son oncle avait porté et obtint, en 1465, le titre de prieur de l’abbaye de Pont-Saint-Esprit. Quand son oncle devint cardinal et put disposer de quelques ressources, il confia son éducation à Nicolo Pandoiïfini, qui devint cardinal (1517).

sa situation. Il s'était montré magnifique

Les honneurs lui vinrent nombreux, exagérés quand Sixte IV eut étéélu, et même sous le pontificat de son successeur. Il fut nommé évêque de Carpentras le 16 octobre 1471 et cardinal du titre de San Pietro in Vincoli le 15 décembre de la même année (Francesco della Rovere avait été élu le 10 août), évêque de Lausanne le 31 janvier 1472, de Catane le 13 janvier 1473, de Messine le 23 mai 1474, évêque d'Avignon le 20 novembre 1475, évêque de Coutances le 15 juillet 1476, de Viviers le 3 décembre 1477, de Mende le 3 juillet 1478, de la Sabine le 19 avril 1479, d’Ostie le 31 janvier 1483, de Bologne le 3 novembre 1483, de Lodève (administr.) en 1488, de Savone le 20 septembre 1499, de Verceil le 24 janvier 1502.

Il vint trois fois en France en qualité de légat sous le règne de Louis XI, dont les procédés en politique l’inspirèrent parfois, fut également légat à Plaisance, dans la Marche d’Ancône, dans le Patrimoine, en Romagne, à Spolète, dans le Comtat Venaissin. Son rôle pendant le pontificat d'Alexandre VI, aussi bien à Rome qu’à la cour de France, a été exposé dans notre précédent volume, Une Cour princière au Vatican. Voir, outre les biographies de Jules II, un peu anciennes, DumEsniz, Broscx, et les ouvrages généraux de GREGoRoOvIUS et PASTOR, LEONCE DE VILLENEUVE, Recherches sur la famille Della Rovere. Contribution pour servir à l'Histoire de Jules II, Rome, 1887. L.-H. LABANDE, Avignon au XVe siècle ; Légation de Charles de Bourbon et du cardinal Jules Della Rovere, Paris, 1920.

au delà même des espérances de ceux dont il voulait gagner les suffrages ; ses bénéfices, ses richesses, tout ce qu’il possédait se dissipait en largesses ; il se montrait si prodigue de promesses qu’on se demandait comment 1l les réaliserait toutes, mais il avait la réputation d’être extrêmement scrupuleux en ce qui concernait les engagements de ce genre, en sorte que ses futurs obligés étaient sans inquiétude. Ses ennemis insinuaient toutefois que nul ne savait mieux que lui que, pour bien gagner autrui, il n’est que de se faire une réputation de fidélité à la parole donnée, quitte à y forfaire ensuite. L'événement prouva qu'ils l'avaient mal jugé.

Son succès semblait si assuré que des affiches annonçant son élection avaient été imprimées d'avance et qu’un ciseleur se mit à graver un anneau de pêcheur à ses armes qui lui fut remis le jour même de son élection. La confiance en sa nomination augmentait d’heureen heure ; les prêteurs, qui exigeaient d’abord une bonification de 40 pour 100 pour lui avancer de l'argent, ne demandèrent bientôt plus que 10 pour 100. Ses chances devenaient, en effet, rapidement de plus en plus certaines.

Bien qu’on le sût violent et autoritaire, fougueux et obstiné, aussi dur pour les autres que pour soi-même, que plus d’un des cardinaux redoutât, en l’élevant au trône, de se donner un maître malcommode et qu'il eût suscité de violentes inimitiés, sa personnalité s’imposait ; sa fascination, qui était grande, les espoirs qu'il avait fait naître lui assuraient de chauds partisans. En vain le pape Alexandre VI avait-il recommandé à ses familiers de l’écarter du trône pontifical à tout prix. Le dicton romain «qu’on ne tue pas son successeur » se trouva vérifié.

Machiavel, envoyé à Rome pour assister à l'élection du nouveau pape, remarque que bien souvent les cardinaux votent tout autrement qu'ils ne parlent. N’advient-il pas fréquemment aux assemblées de se donner, sous la pression des événements, un chef dont elles ne partagent point du tout les idées ? Certains des cardinaux n'étaient pas sans s’avouer qu'il fallait à l’Église un chef énergique pour la tirer de l’état calamiteux dans lequel les pontificats précédents l'avaient plongée. Or, le cardinal Giuliano avait montré dans ses légations, dans son administration de la terre d'Avignon, qu’il était homme de gouvernement et très capable d'opérer le redressement qu’on espérait.

Pour lui, il savait ses chances, mais aussi que « celui qui entre pape au conclave en sort cardinal », comme le répétaient les Romains ; c’est pourquoi il prenait ses précau-

tions et pratiquait avec persévérance les membres du conclave. Au reste, la plupart ne

cachaient pas qu’ils entendaient « sortir du Vatican plus riches qu’ils n’y seraient entrés » 1. Les marchandages se faisaient publiquement, dans la rue, écrit l’orateur vénitien Giustinian ?, Ce n’était pas par centaines, mais par milliers et dizaines de milliers d’écus que l’on comptait.

1. Peu de temps après son élection, le 14 janvier 1505, il publia et sévères dispositions contre ceux qui vendaient leurs votes. Les une bulle Cum tam divino dont le but était de supprimer la simonie registres Spese minute conservent la trace de nombreuses largesses dans les élections pontificales. Il la fit approuver par le Concilele faites par lui à des cardinaux (Archivio di Stato).

16 février 1513, peu de jours avant sa mort, tant il en sentait 2. À. GIUSTINIAN, Dispacci, vol. II, p. 255. — SIGISMONDO DEI l’utilité. Cette bulle contenait, comme on le verra, de nombreuses Conri, vol. II, p. 294.

ICLESEIT

JULES 11 JEUNE, dans la fresque de la Bibliothèque Vaticane par Melozzo da Forli. (Phot.

représentant Anderson.)

PonTtIFICAT DE JULES II,

PLATINA DEVANT

STRDEE IN:

Pl. x, page 4.

Les cardinaux espagnols constituaient, à cause de leur nombre, un groupe avec lequel il fallait d'autant plus compter qu'il était très discipliné 1 Aussi le cardinal Giuliano s’occupa-t-il dès l’abord de gagner César Borgia. Celui-ci, qu’on venait de voir chassé de Rome, traqué, honni et méprisé, obligé de se réfugier au château Saint-Ange où il était traité en prisonnier, devenait tout à coup un personnage considérable. Seul, dans le désarroi général, il possédait la puissance militaire, une troupe de mercenaires dévoués qui, ayant tout risqué pour lui, comprenaient que sans lui ils seraient perdus. En outre, la plupart des cardinaux non espagnols étaient des créatures de son père ; sur trente-huit qui prirent part au conclave, dix seulement avaient été élus par les papes précédents. « Il n’y aura de pape que celui qui se sera entendu avec César », disaient les envoyés étrangers. Sa prison devenait moins étroite ; il jouissait d’une certaine liberté dans le château Saint-Ange. Chaque jour, les cardinaux Borgia, Giovanni Vera, Francesco Remolino et Francesco Loris venaient lui apporter les nouvelles du dehors et se concerter avec lui ?,

Le 29 octobre 1503, le cardinal Giuliano eut un entretien avec lui et les cardinaux espagnols ; on discuta longuement et orageusement ; enfin, il fut convenu que le duc de Valentinois (le Valentin, disait-on) et ses partisans favoriseraient l'élection de Giuliano et que Giuliano, s’il devenait pape, le prendrait sous sa protection et le nommerait gonfalonier de l’Église, c’est-à-dire chef de toutes les forces militaires pontificales ! On laissa dans l’ombre la question des cités et des châteaux de Romagne, qui allait créer tant de difficultés.

Cependant, il fallait que le Sacré Collège pût délibérer en paix; or, la ville était remplie d'éléments de désordre ; chaque jour, des maisons appartenant même à de hauts personnages étaient saccagées ; le 26 octobre, celle d'Achille de Grassi, le futur cardinal ; le lendemain celle de l’abbé S. Sebastiano, et l’on connaissait les auteurs de ces méfaits, qui demeuraient, néanmoins, impunis ! D’autre part, des chefs redoutables étaient venus avec leurs bandes et pouvaient peser sur les décisions du conclave. Giovanni Paolo Baglioni de Pérouse, que l’on croyait à la solde du roi de France 5, était aux portes de la ville, ainsi que Bartolomeo d’Alviano, dont on ignoraïit les dispositions ; il avait fait ses preuves au temps d'Alexandre VI et l’on savait qu'il était prêt à toutes les besognes. Les Orsini et les Savelli s'étaient entourés de mercenaires. On entreprit de parer à ce danger.

Alviano consentit à s'éloigner moyennant un subside. Après de laborieuses négociations, les familles baronniales renvoyèrent leurs hommes. Ces soucis écartés, on pouvait voter.

Le même jour où le cardinal Giuliano avait eu avec le duc l’entretien définitif qui décidait de son élection, le maître des cérémonies Burchard prévint les cardinaux que, les

1. Les cardinaux espagnols composaient près du quart du Sacré 3. En octobre 1503, les représentants du roi avaient proposé à Collège. Bartolomeo d’Alviano et à lui un emploi militaire avec 10 000 ducats

2. SANUTO, vol. V, col, 247. de solde (GIUSTINIAN, vol. II, p. 229).

obsèques du feu pape étant terminées, le cardinal Giovanni Antonio San Giorgio (Alessandrino) dirait le lendemain la messe du Saint-Esprit dans la basilique de Saint-Pierre et que le conclave commencerait aussitôt après.Les orateurs étrangers reçurent le même avis!

Le mardi 31 octobre 1503, les trente-huit cardinaux présents à Rome montèrent donc en procession au Vatican ? ; les chanoïnes de Saint-Pierre les précédaient en chantant le Ven: Creator. Sept cardinaux étaient absents, y compris César Borgia, dont trois français : Péraud, Briçonnet, Luxembourg.

Le soir, une première réunion fut tenue, dans laquelle on discuta les clauses de l’engagement que chaque cardinal serait appelé à jurer, selon la coutume, avant l'élection et s’engagerait à respecter s’il était élu. Malgré les terribles sanctions qui y étaient contenues, les précédentes chartes n’avaient jamais été observées par les papes antérieurement élus, mais on se flattait toujours que le prochain laisserait limiter son autorité. Cette fois, les prescriptions de l’engagement étaient d’une exceptionnelle rigueur. Peut-être parce qu’on se méfait tout spécialement du futur élu. Il fut imposé au pape qu'il ne pourrait entrer dans une ligue ou s’engager dans une guerre sans l’assentiment des deux tiers des membres du Sacré Collège; qu’il ne nommerait pas de nouveaux cardinaux et n’en mettrait aucun en accusation sans avoir consulté les autres cardinaux; qu'aucune élection, d’ailleurs, n’aurait lieu avant que le nombre des cardinaux soit revenu à vingt; qu’une croisade serait entreprise ; qu’un concile serait réuni dans un lieu où l'indépendance en serait assurée, afin de réformer l’Église dans son chef et dans ses membres; que des mœurs plus pures seraient exigées du clergé 5. Au cas où l’une de ces clauses serait inexécutable, le futur pape était tenu d’en référer au Consistoire. Tous les cardinaux signèrent ce papier, que bien peu entendaïient respecter.

Les préparatifs de l’élection commencèrent. Seules les candidatures des cardinaux Ascanio Sforza et George d’Amboise pouvaient gêner Giuliano. Mais Ascanio avait dépensé beaucoup d’argent lors de la dernière élection # ; la banque Delbene lui avait avancé 100 000 ducats «pour acheter la voix du Saint-Esprit si, par grâce divine, ne la pouvait avüir», dit Jean d’Auton. Quant au cardinal d’Amboise, qui, peu de jours auparavant, parlait de faire annuler l'élection si elle lui était défavorable, dût-il en résulter un schisme comme en 1378, il avait changé de ton. Il ne se souvenait plus que des protestations de dévouement que Giuliano prodiguait naguère au roi alors qu'il était son hôte et son protégé et oubliait son attitude hostile au moment de l’élection de Pie IIT. Il venait de recevoir la promesse de la légation d'Avignon et de celle de France à vie, plus celle de Bretagne et de Savoie « qui n’est pas peu de chose comme vous savez », écrivait-il à son frère, le Grand-Maître des Hospitaliers 5. Aussi s’était-il

1. BurcHaARD, vol. II, pp. 396, 397, nouvelle édition, vol. XXXII. dut renoncer à l’archevêché d’Avignon, qui fut conféré à Antoine 2. Jamais, auparavant, conclave n’avait été si nombreux. Florès, évêque de Castellamare, un Espagnol ; toutefois, une 3. Voir BuRCHARD, édition Thuasne, vol. III, p. 296. provision annuelle de 500 ducats d’or fut réservée à Amboise 4. Voir volume précédent, p. 280. sur le temporel del’archevêché. Bulle du 4 décembre 1503. LABANDE, 5. Le Parlement protesta, dans la crainte que le légat ne devint Avignon, p. 541.

trop puissant, et Amboise fut nommé « Ad beneplacitum pape ». Sur la résistance du Parlement, voir AUTON, Chroniques de

Une bulle du 4 décembre 1503 confirma ces attributions. Amboise Louis XII, vol. III, p. 285.

effacé, jugeant au surplus que le courant favorable à sistible.

Le vote ne fut donc qu’une formalité; tous les cardinaux, à l'exception de Carafa, Amboise et Casanova, c’est-à-dire un Napolitain, un Français et un Espagnol, écrivirent le nom du cardinal Giuliano de leur propre main sur leur bulletin, ce qui était un hommage particulier. Lui, vota pour Amboise et Serra !, un ancien favori d'Alexandre VI. Le mercredi 1 novembre 1503, au matin, son élection fut proclamée.

Le nouvel élu fit choix du nom de Jules II, soit à cause de son prénom, Giuliano, soit parce qu'il lui plaisait de porter le nom d’un grand capitaine. En se faisant appeler Alexandre VI, Rodrigo Borgia avait de même pris celui du conquérant de l’Asie ?.

son compétiteur était irré-

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