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CARACTÈRE DE JULES II. — LA « PRISE DE POSSESSION

Les cardinaux demandèrent sur-le-champ au nouvel élu de contresigner comme pape l'engagement qu’il avait juré de tenir étant cardinal. Jules II, après avoir signé les deux ou trois premiers articles, jeta la plume, disant que, pour le reste, il aviserait quand il en aurait le temps.

Toute contrainte lui pesait. Il n’était point du tout l’homme de qui on pouvait attendre une abdication de sa volonté. Tant qu’il avait dû recourir à l’appui des autres, 1l s'était astreint à feindre, à ruser, les avait leurrés de protestations de déférence et de dévouement. Telle avait été longtemps sa conduite en France à l’égard de la royauté et du cardinal d’'Amboise, Maintenant qu'il était le maître, il entendait ne se conduire qu’à sa guise et par ses propres conseils. Par une rencontre curieuse, il n’est guère d'articles de la charte qu’il n’ait violés durant son pontificat.

De ses ancêtres ligures, bateliers et artisans, il tenait l'énergie et la volonté tenace et indomptable qui furent le trait dominant de son caractère, ainsi qu’une certaine brutalité et une extraordinaire résistance aux fatigues et aux intempéries. Le bâton dont il ne se séparait jamais ne servait pas uniquement à soutenir ses pas *. Lodovico Brognolo, l’orateur mantouan #, dit que, lorsqu'on lui soumettait des pièces dont la teneur ne lui plaisait pas, il jetait ses lunettes et les pièces à la tête de celui qui les lui présentait ;

1. Chaque électeur émettait deux votes, l’un de politesse, l’autre de volonté.

2. GUICCIARDINI, vol. II, pp. 00, 136. Un de ses premiers soins fut de faire part de son élection à ses anciens administrés d'Avignon. — LABANDE, p. 539. Le bruit avait couru dans la nuit qu’il prendrait le nom de Sixte V, en souvenir de son oncle.

3. On en verra plus d’une fois la preuve. Rappelons tout de suite l'épisode suivant que rapporte un envoyé du marquis de Mantoue (Lettres de l’Arétin, Paris, 1609, vol. I, p. 194). C'était au lendemain de la bataille de Ravenne, le pape était très déprimé ; il entendit une nuit passer devant sa porte un homme qui fredonnait : « Oh! sort dur et aveugle. » et, pensant que c'était une

allusion, il se leva et se précipita dans la galerie pour le châtier en lui criant des injures. Le coupable avait disparu, mais le pape aperçut un vieux serviteur, âgé de plus de soixante ans, qui accourait pour voir ce qu’il y avait ; il le prend pour le malencontreux chanteur et lui décharge sur la tête un furieux coup de bâton qui faillit l’assommer.

Le vieux duc d’Urbino, courtois et débile, eut souvent à pâtir des effets de sa colère (BRoGNOLO, lettre à Isabella d’Este, en date du 2 août 1505, dans A. Luzio, Isabella d'Este. Rivista d'Italia, décembre 1909).

4. Le correspondant d’Isabella d’Este à Rome. Lettres de 1505, juin-août, dans A. Luzio, Isabella d’Este.

il tournait le dos aux ambassadeurs qui ne lui disaient pas ce qu’il aurait souhaité. A tout instant, ses familiers devaient s’employer à atténuer les écarts de son langage ou ses violences.

Bien qu’il eût dépassé la soixantaine et que ses cheveux fussent grisonnants au moment de son élévation au trône pontifical, l’âge n’avait nullement atténué son impétuosité : les infirmités dont il était atteint, goutte, maux de reins, fièvre intermittente et autres incommodités, ne l’'empêchèrent jamais, même dans ses dernières années, d’afironter les plus dures épreuves physiques et de réagir contre les plus amères angoisses morales. L'âme domina en lui constamment le corps. Son visage révélait son caractère ; bouche serrée, pli marqué à la naissance du nez, yeux enfoncés et foudroyants, « terribles » {, au dire de ses contemporains, dont Raphaël a atténué l’acuité, dans son portrait des Offices, comme il convenait, visage haut en couleur, presque colérique ?, tout marquait en lui l’homme d’action, un être de vigueur qu'aucun obstacle ne saurait entraver, le moins apte, par conséquent, à se laisser brider. Les cardinaux commençaient à s’en convaincre et n’insistèrent pas sur la signature du protocole.

D'ailleurs, la grande affaire était pour eux, comme pour les autres membres de la Curie, de tirer sans délai du pape le plus de faveurs et de profits possible. Les prélats qui ne se trouvaient pas suffisamment pourvus, et c'était presque tous, sollicitèrent, et rarement en vain. Burchard inscrit dans ses notes qu’il obtint une mule harnachée, une chape, un rochet et l’évêché d’Orte et de Civita Castellana. Les employés subalternes se partagèrent les vêtements du pape.

Le couronnement fut célébré le samedi 18 novembre 1503, avec le cérémonial accoutumé, dans la basilique de Saint-Pierre.

La «prise de possession » au Latran avait lieu généralement tout de suite après *® ; cette fois, elle fut retardée, non pas par suite de l'avis défavorable des astrologues, comme on le répéta 4, mais à cause du mauvais temps ÿ. Ce fut le dimanche 26 novembre seulement qu’on put y procéder, par une de ces journées rayonnantes que l’automne finissant offre parfois aux Romains.

1. Terribile n'avait pas, à vrai dire, tout à fait le même sens que celui qu’on lui donne en français ; il implique une idée de déférence craintive et peut ne pas impliquer uniquement la terreur.

2. Il garda ce teint toute sa vie : « In facie rubicundus », disait-on de lui peu avant sa mort.

3. FR. CANcELLIERI, Solenni Possessi, p. 55. — BURCHARD, p. 412, 1. 31. — Tepazzint, Diario Romano, Muratori, nouv. éd., vol. XXIII, p. 310. — SANUTO, vol. V, col. 470. — GIUSTINIAN,

vol. III, pp. 312, 320. ;

4. Jules II n’y croyait guère; il avait plus de confiance en ses propres inspirations ; les caractères énergiques et surtout violents n’aiment pas que d’autres disposent de leurs actions, mais, comme les contradictions, apparentes tout au moins, sont inhérentes au caractère humain, Jules II consulta parfois les astrologues. Il accorda l’évêché d’Imola, ainsi que la légation de Pavie, à Domenico Scribonio, encore que ou parce qu’astrologue (Moritz BroscH, Julius II, pp. 97, 323. — Moro, vol. III, p. 88. — SANUTO,

vol. XI, col. 776.) PaoLo. CorTEsE, De Cardinalatu, Rome, 1510, consacre un chapitre, le quatrième, à l’astrologie pour en condamner l'usage : Contra divinationem astrologicam (fol. XXIV) et cite, à l’appui de son dire, le pape Jules 11, à qui son ouvrage est dédié.

Les astrologues étaient fort en vogue. Le cardinal Riario avait son «Chaldéen », à ce que rapporte Cortese. On lit dans Bayard (Le Loyal Serviteur, p. 378) le curieux passage que voici à propos d’un astrologue de la petite ville de Carpi,en Emilie : « I1n’y a que Dieu qui sache les choses futures, mais cet astrologue a dit tant de choses et à tant de sortes de gens qui depuis sont advenues, qu’il a mis beaucoup de monde en rêverie. »

5. Cette période fut particulièrement mauvaise en Italie au point de vue climatologique, hivers d’une rigueur extraordinaire, pluies et neiges incessantes. Le pape en subit bien souvent le désagrément, sans en être entravé, comme on verra. La veille de la prise de possession, le25 novembre, il avait neigé abondamment, les vignes furent gelées à Rome (GHIRARDACCI, p. 329, lig. 3).

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