L'ÉGALISATION DES ORDRES ET LA NOUVELLE ARISTOCRATIE
'abolition des privilèges, la réforme sociale, l'égalité civile : c'étaient trois grandes idées qui arrivaient ainsi à se faire jour. C'est en vain que les patriciens épuisèrent leurs moyens de résistance contre ces propositions légales : la dictature elle-même et le vieux héros Camillus ne firent qu'en retarder et non en empêcher l'adoption.
Il ne faut pas cependant, en regard de cette importante égalité républicaine, oublier qu'elle n'était, sous beaucoup de rapports, que pour la forme, et qu'elle donna naissance à une aristocratie nettement prononcée, qui, pour mieux dire, y était contenue dès l'origine. D'une manière comme de l'autre, un sang nouveau pénétra dans la classe régnante de Rome, mais le gouvernement resta, après comme avant, aristocratique. Sous ce rapport même, l'Etat romain était une vraie république de fermiers, dans laquelle le propriétaire d'un héritage entier n'a guère rien qui le distingue extérieurement du pauvre, et traite avec lui sur le pied de l'égalité, mais où l'aristocratie n'en exerce pas moins une domination toute-puissante, au point qu'un homme sans bien a plus de chance de devenir chef des citoyens dans la ville que maire dans son propre village. Ce fut une très grande et très précieuse conquête que celle qui permit, sous la nouvelle législation, au plus pauvre citoyen, de remplir la première charge de l'Etat : ce n'en était pas moins une rare exception que de voir un homme s'élever des rangs inférieurs de la population à une telle position.
Enfin, en ce qui concerne l'administration, la guerre, la paix, et les alliances, la fondation des colonies, les assignations des terres, la construction des édifices, en général, enfin, tout objet d'importance permanente et générale, et particulièrement tout le système des finances, dépendaient absolument du Sénat. C'était
le Sénat qui, tous les ans, envoyait des instructions générales aux magistrats, pour déterminer leurs provinces d'attributions et fixer les troupes et l'argent qui devaient être placés à la disposition de chacun d'eux; on devait recourir à son avis dans toute circonstance importante. A l'exception du consul, les directeurs du trésor public ne pouvaient faire aucun paiement à un fonctionnaire ou à un particulier sans y être autorisés par un décret préalable du Sénat. Appelé au pouvoir, non par le vain hasard de la naissance, mais en substance par le libre choix de la nation, confirmé tous les cinq ans par le jugement plein de gravité morale des hommes les plus dignes, nommé à vie, et ainsi indépendant de l'expiration d'une charge, ou de la faveur variable des juges, ayant ses rangs serrés et unis depuis l'égalisation des ordres, embrassant en lui tout ce que la nation possédait d'intelligence politique et d'habileté pratique, disposant absolument de toutes les questions financières et du contrôle de la politique étrangère, ayant un pouvoir complet sur l'exécutif en vertu de la courte durée des fonctions, et de l'intercession tribunitienne qui fut au service du Sénat, depuis que les querelles entre les ordres furent terminées, le Sénat romain était l'expression la plus noble de la nation, et comme consistance et comme sagacité politique, comme unanimité et patriotisme, comme plénitude de pouvoir et courage énergique, il a été la première corporation politique de tous les temps, « une assemblée de rois » qui savait merveilleusement combiner l'énergie despotique avec le désintéressement républicain. Jamais Etat n'a été représenté dans ses relations extérieures avec plus de fermeté et de noblesse que Rome ne l'a été, dans son bon temps, par le Sénat. Dans les matières d'administration intérieure, on ne peut cacher que l'aristocratie financière et propriétaire, qui était spécialement représentée dans le Sénat, agissait avec partialité dans les affaires qui touchaient à ses intérêts particuliers, et que la sagacité et l'énergie de l'assemblée étaient souvent employées en pareil cas sans avantage pour l'Etat. Néanmoins, le grand principe établi au milieu de luttes violentes, que tous les citoyens étaient égaux devant la loi, en ce qui concernait les droits et les devoirs, et pour l'entrée dans la carrière politique (ou, en d'autres termes, l'admission au Sénat) contribua avec l'éclat des succès militaires et politiques, à con-
server l'harmonie de l'Etat et de la nation, épargna à la distinction des classes cette amertume et cette hostilité qui avaient signalé la lutte des patriciens et des plébéiens. Et comme la tournure heureuse que prit la politique extérieure eut pour effet de donner aux riches, pendant plus d'un siècle, une ample carrière pour leur compte, et leur épargna la nécessité d'opprimer la classe moyenne, le peuple romain fut en état, par le moyen du Sénat, de conduire, plus longtemps qu'aucun peuple, cette entreprise, la plus grande des entreprises humaines, celle d'un self-government sage et heureux.