LE TRJBUNAT DU PEUPLE ET LE DECEMVIRAT
ous la nouvelle organisation de la république, le corps des anciens citoyens avait atteint, par des moyens légaux, la pleine possession du pouvoir politique. Gouvernant par la magistrature qui avait été réduite à lui servir d'instrument, prépondérants dans le sénat, possédant exclusivement toutes les charges et les sacerdoces, armés de la connaissance exclusive des choses divines et humaines, et familiers avec la routine de la pratique politique, votant en tête de l'assemblée électorale et influant sur la masse par la multitude des adhérents dévoués attachés aux diverses familles, enfin autorisés à examiner et à rejeter tout décret de la communauté, les patriciens auraient pu conserver longtemps leur puissance effective, car ils avaient en temps opportun abandonné leurs prétentions à la possession exclusive de l'autorité légale. Les plébéiens, il est vrai, ne pouvaient pas être insensibles à leur capacité politique : néanmoins, la noblesse n'avait pas à s'inquiéter d'abord d'une opposition purement politique, si elle comprenait l'art de tenir éloignée de la lutte politique la multitude qui ne désirait rien autre chose qu'une administration équitable et la protection de ses intérêts matériels. En fait, dans les premiers temps qui suivirent l'expulsion des rois, nous rencontrons diverses mesures dont le but était ou semble avoir été de concilier la faveur de la multitude au gouvernement de la noblesse, surtout au point de vue économique. Les droits de port furent réduits; quand le blé enchérissait, on achetait de grandes quantités de grains pour le compte de l'Etat; on faisait du commerce du sel un monopole d'État, pour fournir aux citoyens le blé et le sel à des prix raisonnables, enfin le festival national fut prolongé d'un jour.
Le gouvernement des rois s'était sans doute abstenu par principe de contenir la puissance du capital, et avait encouragé, autant qu'il était en son pouvoir, l'augmentation du nombre des fermes. Le nouveau gouvernement aristocratique, au contraire, paraît avoir tendu dès l'abord à la distinction des classes moyennes,
particulièrement de celle des moyens et des petits propriétaires de terres, et au développement, d'une part, de seigneurs propriétaires et capitalistes, et de l'autre, du prolétariat agricole.
La pratique impitoyable de la loi des débiteurs, dit le récit, excita l'indignation de toute la classe des fermiers. Lorsque, dans l'année 250, la levée fut appelée pour une guerre dangereuse, les hommes obligés à servir refusèrent d'obéir à ce commandement, de sorte que le consul Publius Servius suspendit pour un temps l'application de la loi des débiteurs, et donna ordre de mettre en liberté les personnes déjà emprisonnées pour dettes, et d'empêcher de nouvelles incarcérations. Les fermiers prirent leur place dans l'armée et contribuèrent à assurer la victoire. Revenus du champ de bataille, ils retrouvèrent, avec la paix que leurs efforts avaient amenée, leur prison et leurs chaînes; avec une impitoyable rigueur, le second consul, Appius Claudius, appliqua la loi des débiteurs et son collègue, que les anciens soldats implorèrent, n'osa point s'y opposer. Mais, lorsque dans l'année suivante, la guerre fut renouvelée, la parole du consul ne fut plus écoutée. Ce ne fut que lorsque Manius Valerius fut nommé dictateur que les fermiers cédèrent, soit par crainte de l'autorité, soit par confiance dans ses sentiments favorables à la cause populaire; car les Valerii étaient une de ces anciennes gentes, aux yeux desquelles le gouvernement était un privilège et un honneur, non une source de gain. La victoire rentra sous les étendards romains; mais quand les triomphateurs revinrent et que le dictateur proposa les projets de réforme au sénat, il échoua devant l'opposition obstinée qu'il rencontra. L'armée était encore en armes, suivant l'usage, aux portes de la cité. Quand les nouvelles arrivèrent, l'orage suspendu depuis longtemps éclata; l'esprit de corps et la solidité de l'organisation militaire entraînèrent dans le mouvement les timides et les indifférents. L'armée abandonna son chef et ses tentes, et conduite par les commandants des légions, les tribuns militaires qui étaient, au moins en grande partie, plébéiens, elle marcha en ordre militaire vers le district de Crustumeria entre le Tibre et l'Anio, où elle occupa une montagne et menaça de fonder en ce lieu, le plus fertile du territoire romain, une nouvelle cité plébéienne. La sécession montra
d'une manière palpable, même aux plus obstinés parmi les oppresseurs, qu'une guerre civile de cette sorte finirait par leur propre ruine et le sénat céda. Le dictateur négocia un compromis. Les fermiers revinrent dans les murs de la ville et l'unité fut restaurée à l'intérieur. Les conséquences se firent sentir pendant bien des siècles : ce fut l'origine du tribunat du peuple.
La restriction du pouvoir consulaire et l'extension de la puissance tribunitienne étaient l'objet de la guerre d'un côté, l'annihilation du tribunat était le but de l'autre parti.
L'incident le mieux connu de ces conflits est l'histoire de Gaïus Marcius, vaillant aristocrate qui avait reçu le surnom de Coriolan, après la prise de Corioli. Indigné de voir ies centuries lui refuser le consulat, l'an de Rome 263 (491) il proposa, s'il faut en croire une version, la suspension des ventes de blé tiré des greniers de l'Etat, jusqu'à ce que le peuple affamé eût abandonné le tribunat; suivant une autre version, il proposa directement l'abolition du tribunat. Mis en accusation par les tribuns, et craignant pour sa vie et sa liberté, il quitta, dit-on, la ville, mais pour revenir à la tête d'une armée volsque; il était sur le point de conquérir la cité de ses pères pour l'ennemi public, lorsque les prières de sa mère touchèrent sa conscience : il expia ainsi sa première trahison par une seconde et toutes deux par la mort. On ne peut dire précisément ce qu'il y a de vrai dans ce récit; mais l'histoire sur laquelle la naïve gloriole des annalistes romains a fondé un titre de gloire pour la patrie, ouvre un aperçu sur le caractère immoral et impitoyable de ces luttes entre les ordres. On peut en dire autant de la surprise du Capitole par une bande de réfugiés politiques, sous la conduite d'un chef sabin, Appius Herdonius, en l'année 294 (460) ; ils appelèrent leurs esclaves aux armes et ce ne fut qu'après une lutte ardente et avec l'aide des Tusculans, qui avaient volé à son secours, que l'armée romaine vint à bout de cette bande catilinaire.
Une nouvelle tentative fut faite pour se débarrasser de la puissance tribunitienne en assurant au peuple l'égalité des droits
d'une manière plus régulière et plus effective. Le tribun du peuple Gaïus Terentilius Arsa proposa de nommer une commission de cinq membres pour préparer un code de lois publiques, par lesquelles les consuls seraient liés désormais dans l'exercice de leurs pouvoirs judiciaires.
Les décemvirs de l'an 303 (451) soumirent leur loi au peuple et elle fut confirmée par eux, gravée sur dix tables de cuivre, et placée au Forum, sur la tribune aux harangues, en face du Sénat. Mais, comme un supplément paraissait nécessaire, des décemvirs furent de nouveau nommés en l'année 304 (450) et ajoutèrent deux tables de plus. Ainsi naquit le premier et le seul code de lois de Rome, la loi des Douze Tables.
La partie modérée de l'aristocratie, les Valerii et les Horatii à leur tête, essaya, dit-on, dans le Sénat de provoquer l'abdication des décemvirs, mais le chef des décemvirs Appius Claudius, le champion passionné du parti aristocratique violent, gagna la majeure partie des sénateurs, et le peuple se soumit.
A la fin,quand la guerre civile fut imminente et que les émeutes de la rue étaient sur le point de commencer, les décemvirs renoncèrent à leur pouvoir usurpé et déshonoré; Lucius Valerius et Marcus Horatius ménagèrent un second compromis, par lequel le tribunat du peuple fut rétabli.
Le nouveau compromis se trouva naturellement très favorable aux plébéiens, et imposa à la puissance de la noblesse des restrictions sensibles. Le code de lois arraché à l'aristocratie, et dont les deux dernières tables furent publiées comme supplément, fut adopté et confirmé, et les consuls furent obligés d'y conformer leurs jugements. Ainsi le conflit qui avait commencé pour l'abolition de la puissance des tribuns, finit par la confirmation de leur droit à annuler non seulement des actes particuliers d'administration, sur l'appel de la personne lésée, mais aussi toute résolution des pouvoirs constituants de l'Etat.