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LE ROI PYRRHUS CONTRE ROME

yrrhus, roi d'Êpire, n'était pas autre chose qu'un général d'aventure : il n'en était pas moins un chevalier errant, parce que sa généalogie remontait à Eaque et à Achille, et parce que, s'il avait eu un caractère pacifique, il aurait régné sur un petit peuple de montagnards, sous la suprématie macédonienne; il aurait tout au plus pu vivre et mourir dans une liberté isolée. On l'a souvent comparé à Alexandre de Macédoine; et, sous quelques rapports, la fondation d'un royaume grec d'Occident, dont le noyau aurait été l'Épire, la Grande Grèce et la Sicile, qui aurait commandé les deux mers italiques et placé Rome et Carthage au rang des peuples frontières barbares du système hellénique, qui aurait dominé, en un mot, depuis le pays des Celtes jusqu'à celui des Indiens, c'était une pensée grande et habile comme celle qui avait fait traverser l'Hellespont au roi de Macédoine. Mais il y a plus qu'une différence de résultats entre les deux expéditions. Alexandre pouvait, avec son armée macédonienne qu'il menait à la baguette, disputer la prééminence au roi de Perse ; mais le roi de F Epire, qui était à peu près, en comparaison de la Macédoine, ce qu'est aujourd'hui la Hesse comparée à la Prusse, n'avait qu'une armée nominale, composée de mercenaires et d'alliés.

dont le concours dépendait de combinaisons politiques hasardeuses. Alexandre entrait dans la Perse en conquérant; Pyrrhus arrivait en Italie comme général d'une coalition d'états secondaires; Alexandre laissait derrière lui ses états tranquilles par suite de la soumission absolue de la Grèce et grâce à la puissante armée qui y demeurait sous les ordres d'Antipater; Pyrrhus ne pouvait compter, pour l'intégrité de ses états, que sur la parole d'un voisin peu sûr. Pour les deux conquérants, leur pays devait nécessairement, si leurs plans réussissaient, cesser d'être le centre d'un nouvel empire; mais il était plus praticable de transporter le siège de la puissance macédonienne à Babylone que de fonder une dynastie militaire à Tarente ou à Syracuse. La démocratie des républiques grecques, quoiqu'elle fût une perpétuelle agonie, ne pouvait pas entrer dans les cadres étroits d'un état militaire; Philippe savait bien pourquoi il n'avait pas incorporé les républiques grecques à son royaume. Il n'y avait pas à redouter en Orient une résistance nationale; il y avait là des nations dominantes et des nations asservies depuis longtemps, et le changement de despotes était, pour la masse des populations, indifférent et souvent même désiré. En Occident, on pouvait vaincre les Romains, les Samnites et les Carthaginois; mais il n'était au pouvoir d'aucun conquérant de changer les Italiotes en fellahs égyptiens, ou de faire des paysans romains des barons grecs tributaires. Quand on considère la puissance personnelle, les alliés, la force des adversaires, le plan du Macédonien paraît vraiment praticable, celui de l'Èpirote une entreprise impossible; l'un semble l'accomplissement d'une grande tâche historique, l'autre une erreur brillante; l'un la fondation d'un nouveau système d'états et d'une nouvelle phase de la civilisation, l'autre un remarquable épisode historique. L'œuvre d'Alexandre lui a survécu, quoique le créateur en soit mort prématurément. Pyrrhus put voir de ses propres yeux la ruine de tous ses plans, avant que la mort l'emportât.

C'étaient deux grandes et intelligentes natures; mais Pyrrhus n'était que le premier général de son temps, Alexandre en était le plus grand homme d'Etat, et si c'est le discernement entre le possible et l'impossible qui distingue le héros de l'aventurier,

Pyrrhus a aussi peu de droits à Tire compare à son illustre parent, que le connétable de Bourbon à Louis XI.

Il s'est attaché cependant un prestige au nom de l'ftpirote; un intérêt particulier, qui vient en partie de sa personnalité chevaleresque et attachante, en partie et surtout de cette circonstance qu'il a été le premier Grec qui ait rencontré les Romains sur un champ de bataille. Avec lui ont commencé ces relations entre Rome et la Grèce, sur lesquelles reposent tout le développement postérieur de la civilisation antique et une part considérable de la civilisation moderne. La lutte entre les phalanges et les cohortes, les mercenaires et l'armée nationale, entre la royauté militaire et le gouvernement sénatorial, entre les talents individuels et l'énergie nationale; cette lutte entre Rome et l'hellénisme a été engagée pour la première fois dans les batailles de Pyrrhus contre les généraux romains; et quoique le parti vaincu ait fait souvent depuis un nouvel appel aux armes, toutes les batailles subséquentes n'ont fait que confirmer le premier arrêt. Quoique la Grèce ait succombé sur les champs de bataille comme sur la place publique, sa victoire n'a pas moins été décisive dans toute compétition étrangère à la politique, et ces luttes faisaient déjà pressentir que le triomphe de Rome sur les Hellènes serait tout autre que la défaite des Gaulois et des Phéniciens ; les charmes de Vénus ne commencèrent à s'exercer que lorsque la lance fut brisée et que le casque et le bouclier furent mis de côté.

La trêve de guerre que la paix avec les Samnites en 464 (290) avait donnée à l'Italie, fut de courte durée.

En effet, la ligue étrusque se souleva et appela de nombreux mercenaires gaulois; l'armée romaine, que le préteur Lucius Caecilius conduisit au secours des Arétins demeurés fidèles, fut anéantie sous les murs de cette ville par les mercenaires sénonais, et le général succomba lui-même avec treize mille soldats, 470 (284). Tout le nord de l'Italie, Étrusques, Ombriens, Gaulois, était en armes contre Rome; il pouvait en résulter de graves conséquences, si les contrées méridionales saisissaient l'occasion et se déclaraient contre Rome. Mais tandis que chez leurs

adversaires on faisait des ligues, on traitait pour des subsides, on levait des mercenaires, les Romains agissaient.

Le consul Publius Cornélius Dolabella retourna avec une puissante armée dans le Sénonais; tout ce qui ne fut pas passé au fil de l'épée fut chassé de la contrée, et cette peuplade fut rayée du nombre des nations italiques, 471 (283). Une armée étruscogauloise considérable se dirigea sur Rome, pour venger sur la capitale l'anéantissement de la nation sénonaise, et rayer le nom de Rome de la surface de la terre plus complètement que ne l'avait fait jadis un roi même des Sénonais. Mais, au moment où elle passait le Tibre, dans le voisinage du lac Vadimon, l'armée unie fut complètement défaite par les Romains, 471 (283).

Les affaires de la coalition n'étaient pas au mieux quand le roi arriva. Le résultat donnait déjà raison au parti de la paix, et déjà des négociations étaient entamées avec Rome, ou allaient l'être. Pyrrhus, préparé à une pareille résistance, traita la ville comme une ville conquise; les soldats furent casernes dans les maisons, les assemblées du peuple et de nombreux cercles furent suspendus, les théâtres fermés, les promenades closes, les portes gardées par des sentinelles épirotes. Un certain nombre de personnages de distinction furent envoyés comme otages au-delà des mers; d'autres se dérobèrent à un sort pareil, en s'enfuyant de Rome.

Pyrrhus, pour protéger la colonie tarentine d'Héraclée, située entre cette ville et Pandosia, s'était mis en marche avec ses troupes et celles de Tarente, 474 (280). Les Romains,, sous la protection de leur cavalerie, forcèrent le passage du Liris, et engagèrent la lutte par un vigoureux et heureux combat de cavalerie ; le roi, qui menait lui-même ses troupes, recula et les cavaliers grecs, mis en désordre par l'échec de leur général, abandonnèrent le champ de bataille aux escadrons ennemis. Pendant ce temps-là, Pyrrhus se mettait à la tête de son infanterie, et engageait de nouveau la lutte. Sept fois les légions et la phalange se heurtèrent, et la victoire ne se décidait pas. Ce fut alors que tomba Mégaclès, un des meilleurs officiers du roi, et comme il avait porté, dans cette chaude

journée, l'armure de Pyrrhus, l'armée crut, pour la seconde fois, que son chef avait péri; les rangs commençaient à fléchir, Lacvimu put croire que la victoire lui appartenait et il jeta sa cavalerie sur le liane de l'armée grecque, mais Pyrrhus, se précipitant la tête découverte au milieu des rangs de son infanterie, releva le courage chancelant des siens. Les éléphants, tenus jusque-là en réserve, furent amenés en ligne. Les chevaux reculèrent devant eux, les soldats ne purent résister au choc de ces puissants animaux et se mirent en fuite; les troupes de cavaliers, débandées par l'arrivée des éléphants, se jetèrent sur les rangs encore intacts de l'infanterie, et les éléphants, aidés de l'excellente cavalerie thessalienne, firent un terrible massacre des fuyards. Les Romains eux-mêmes estimèrent leur perte, en y comprenant les blessés qu'ils avaient emportés du champ de bataille, à plus de quinze mille hommes. Mais l'armée de Pyrrhus n'avait guère moins souffert; près de quatre mille de ses plus braves soldats couvraient le champ de bataille, et plusieurs de ses meilleurs généraux avaient succombé. En tenant compte de ce que la perte portait surtout sur de vieux soldats, qu'il était beaucoup plus difficile de remplacer que la landwehr romaine, et que la victoire n'était due qu'à l'irruption inattendue des éléphants, qui ne pouvait pas se renouveler souvent, le roi pouvait avoir raison, en vrai critique de stratégie qu'il était, de compter cette victoire presque pour une défaite, quoiqu'il ne fût pas assez fou, comme l'ont imaginé plus tard les poètes romains, pour consigner cette critique de lui-même dans l'inscription du butin qu'il envoya à Tarente. Au point de vue politique, le succès valait à peu près ce qu'il avait coûté; la victoire dans la première bataille contre les Romains avait pour Pyrrhus des conséquences inappréciables. Son talent de général s'était brillamment signalé sur ce nouveau champ de bataille, et la victoire d'Héraclée devait contribuer plus que toute autre chose à fortifier l'énergie et l'unité de la ligue chancelante des Italiotes. Mais, en outre, les avantages directs de la victoire étaient brillants et immédiats. La Lucanie était perdue pour les Romains : Laevinus rappela les troupes qui s'y trouvaient, et se rendit en Apulie. Les Bruttiens, les Lucaniens, les Samnites se réunirent à Pyrrhus; à l'exception de Rhegium, qui gémissait sous le joug des insurgés campaniens, les villes grecques se

joignirent au roi en masse. Pyrrhus offrit la paix aux Romains. On répondit au roi cette fière parole, qui fut alors employée pour la première fois et qui devint depuis une maxime d'Etat, c'est que Rome ne traitait pas tant que les troupes étrangères étaient sur le territoire de l'Italie, et pour appuyer cette parole, on reconduisit les ambassadeurs hors de la ville.

Le maintien des Romains était si ferme, qu'en dehors des Grecs de la Basse-Italie aucun Etat considérable de la ligue n'osa se séparer des Romains. Pyrrhus resta encore quelque temps immobile en Campanie, en face des armées des deux consuls réunis; mais il ne se présenta aucune occasion de livrer une grande bataille.

Au printemps de 475 (276), Pyrrhus reprit l'offensive et pénétra en Apulie, où il rencontra l'armée romaine. Les deux armées se rencontrèrent auprès d'Asculum (Ascoli di Puglia). Sous l'étendard de Pyrrhus combattaient, outre les troupes épirotes et macédoniennes, les mercenaires italiotes, les milices des villes, les boucliers blancs de Tarente, et les Lucaniens, Bruttiens et Samnites coalisés, en tout soixante-dix mille fantassins, dont seize mille Grecs et Êpirotes, plus de huit mille cavaliers et dixneuf éléphants. Ce jour-là, les Romains avaient avec eux les Latins, les Campaniens, les Volsques, les Sabins, les Ombriens, les Marrucins, les Péligiens, les Frantani et les Arpani; ils étaient au nombre de plus de soixante-dix mille fantassins, dont vingt mille citoyens romains et huit mille cavaliers. Les Romains, pour se protéger contre les éléphants, disposèrent une sorte de chariots de guerre, qui se terminaient par des pointes de fer, et auxquels on avait adapté des espèces de mâts mobiles, qui se portaient en avant et se terminaient en pointe. Les Romains ont eu tort de prétendre que la bataille resta indécise. Les deux récits sont d'accord pour établir que l'armée romaine repassa le fleuve et que Pyrrhus resta maître du champ de bataille. Mais l'armée romaine et alliée restant intacte, et l'armée grecque, qui n'était rien sans son chef, condamnée par sa blessure à l'inaction pour longtemps, la campagne était perdue pour Pyrrhus, et il dut se retirer dans ses quartiers d'hiver qu'il établit à Tarente, tandis que les Romains les prenaient cette fois en Apulie.

La ville de Syracuse qui, autrefois, avec ses armées et ses flottes, avait disputé à Garthage la possession de l'île, était tombée si bas par suite de ses dissensions intestines et de la faiblesse de son gouvernement, qu'elle était réduite à se réfugier derrière ses murailles, et à implorer l'aide étrangère : personne n'était plus en état de la lui donner que le roi Pyrrhus.

La première conséquence de cette alliance des Grecs d'Italie et de Sicile fut, il est vrai, d'unir étroitement leurs adversaires. Carthage et Rome changèrent leurs anciens traités de commerce en une ligue offensive et défensive contre Pyrrhus, 475 (279).

Pyrrhus mit à la voile avec le corps d'armée principal à Tarente, au printemps de 476 (278) pour se rendre à Syracuse.

Il avait immédiatement occupé Syracuse, réuni sous sa main en peu de temps toutes les villes grecques libres, et, comme chef de la confédération sicilienne, enlevé aux Romains toutes leurs possessions siciliennes. Jamais Pyrrhus ne fut si près du but que dans l'été de 478 (276), lorsqu'il voyait devant lui Carthage découragée, commandait en Sicile, et conservait un pied en Italie par la possession de Tarente, et que la flotte nouvelle qui devait relier, assurer et étendre ces résultats, était à l'ancre et prête à partir, dans le port de Syracuse.

Mais les Grecs ne supportaient qu'avec l'impatience d'une nation déshabituée de toute compression dans la longue agonie de sa liberté, l'introduction à Syracuse du régime des généraux grecs; bientôt le joug même de Carthage parut plus supportable à ce peuple insensé que ce nouveau régime militaire. Les villes les plus importantes traitèrent avec Carthage et même avec les Mamertins; une puissante armée carthaginoise se dirigea de nouveau vers la Sicile, et, aidée partout par les Grecs, elle fît de rapides progrès.

A cette faute si grave, Pyrrhus en joignit une seconde : au lieu de se rendre à Lilybée avec sa flotte, il se rendit à Tarente.

L'embarquement plein de conséquences eut lieu vers la fin de Tannée 478 (276). En route, la nouvelle flotte syracusaine eut à

livrer sur mer un combat aux Carthaginois, et ce combat lui coûta un grand nombre de vaisseaux. L'éloignement du roi et la nouvelle de ce premier malheur suffirent pour renverser la royauté sicilienne : toutes les villes retinrent l'argent et les troupes qu'elles devaient donner au roi, et ce brillant État s'écroula plus rapidement encore qu'il ne s'était élevé.

Désespérant de son entreprise contre Rome, Pyrrhus laissa une garnison à Tarente, et retourna la même année 479 (278), en Grèce. Il gagna encore des batailles, mais pas de succès durables, et trouva la mort dans un misérable combat de rues à Argos, en Péloponnèse, 482 (272).

Lorsque, après la mort de Pyrrhus, une flotte carthaginoise entra dans le port et que Milon vit les citoyens disposés à livrer la ville aux Carthaginois, il préféra livrer la citadelle aux consuls romains, 482 (272) et acheter à ce prix la liberté de se retirer avec les siens. C'était là pour les Romains un succès inespéré.

Dans la même année où Tarente devint romaine, les Samnites se soumirent enfin, ainsi que les Lucaniens et les Bruttiens. Ainsi, en 484 (270) toute l'Italie était soumise à Rome.

Avant tout, le cercle immédiat de la domination romaine était aussi élargi qu'il était possible de le faire sans décentraliser complètement la République romaine, qui, au bout du compte, était une république municipale et devait rester telle. Lorsque le système de l'incorporation eut été étendu jusqu'à ses frontières naturelles et bientôt au-delà, les communautés qui y furent ajoutées depuis, durent naturellement subir un rapport de sujétion; car la simple hégémonie ne peut constituer une relation durable. Ainsi, non par un monopole volontaire de domination, mais par l'inévitable pression des circonstances, on vit s'élever, auprès de la classe des citoyens maîtres, celle des sujets. Parmi les moyens de domination, étaient naturellement en première ligne la division des sujets par la suppression des confédérations italiques, ainsi que l'application de nuances diverses dans la pression souveraine, selon les diverses catégories de sujets. Caton, dans le régime intérieur de sa maison, veillait à ce que ses esclaves ne pussent se

liguer entre eux, et suscitait à dessein parmi eux des querelles 1 1 des inimitiés; la république romaine agissait de même en grand : le moyen n'était pas moral, mais il était efïicace.

Toutefois, le Sénat romain était trop sage pour ne pas voir que le seul moyen d'assurer la durée de la domination est la modération du dominateur. Aussi, à la place de leur indépendance, on accorda aux communes dépendantes le plein droit de cité, on leur laissa une certaine autonomie, qui renfermait en elle-même une ombre d'indépendance, une part personnelle aux succès militaires et politiques de Rome, et surtout une constitution municipale indépendante : dans tout ce qui faisait partie de la confédération italiote, il n'y eut point d'Ilotes. Rome renonça pour toujours, avec une netteté et une magnanimité exemplaires dans l'histoire, au plus dangereux des droits de la domination, le droit d'imposer ses sujets.

La nouvelle Italie était donc devenue une unité politique, et elle était sur le chemin de devenir une unité nationale. Déjà la nationalité latine dominante s'était assimilé les Sabins et les Volsques, et avait semé plusieurs cités latines dans toute l'Italie; ce fut seulement le développement de ce germe qui amena plus tard tous les hommes qui portaient le vêtement romain, à employer le latin comme langue maternelle. Ce qui prouve que les Romains avaient déjà conscience de cet avenir, c'est l'extension usuelle du nom Latin à tous les membres de la confédération italique. Ce que nous pouvons reconnaître de cet édifice politique grandiose révèle la haute intelligence politique de son architecte anonyme ; et la solidité peu commune que montra contre des coups terribles cette confédération, créée de pièces et de morceaux, donna à cette grande œuvre le sceau de la durée. Depuis que les mailles de ce filet si mince et si solide jeté sur toute l'Italie l'eurent mise tout entière entre les mains de la République romaine, elle fut une grande puissance, et prit dans le système des États méditerranéens la place de Tarente, de la Lucanie et des autres États de deuxième ou de troisième ordre, que la dernière guerre avait fait disparaître du nombre des puissances politiques. La reconnaissance officielle de sa nouvelle position fut attestée à Rome par ces deux ambassades

Uni

solennelles qui furent envoyées d'Alexandrie à Rome en 481, et de Rome à Alexandrie, et qui, quoiqu'elles n'eussent à traiter qu'une alliance commerciale, préparaient cependant pour l'avenir une alliance politique. De même que Carthage luttait avec l'Egypte pour la possession de Cyrène, et bientôt après avec les Romains pour celle de la Sicile, la Macédoine devait lutter avec Rome pour la prépondérance en Grèce et avec Carthage pour la domination des côtes de l'Adriatique. Il ne pouvait se faire que les nouvelles luttes qui se préparaient de tous côtés, ne se heurtassent les unes aux autres, et que Rome, comme maîtresse de l'Italie, ne fût pas enveloppée dans le vaste cercle que le triomphe d'Alexandre le Grand et ses projets avaient assigné à ses successeurs comme un lieu de rendez-vous.

DROIT • RELIGION ■ ORGANISATION MILITAIRE ECONOMIE SOCIALE ■ NATIONALITÉ

n aperçoit à cette époque, dans le développement de la législation romaine, une tendance tardive, mais marquée, vers l'humanité et le progrès. Les principales dispositions des Douze Tables, qui s'accordent avec la législation de Solon, et qui doivent par conséquent être regardées comme des innovations matérielles, portent cette empreinte; par exemple, le droit d'association et l'autonomie des corporations ainsi constituées, les règles sur la limitation des héritages, destinées à garantir contre les empiétements du labour, l'adoucissement de la loi du vol, par lequel le voleur qui n'est pas pris sur le fait pouvait se délivrer des mains de l'homme lésé en payant le double de la valeur dérobée. Le droit criminel fut adouci dans un sens pareil, un siècle après, il est vrai, par la loi de Paetelia. La libre disposition des

biens, dont le propriétaire jouissait sa vie durant, suivant le vieux droit romain, mais dont la disposition revenait, en cas de mort, à la communauté, fut débarrassée de ses entraves, et la loi des Douze Tables, ou l'interprétation de cette loi, donna aux testaments privés la même valeur qu'à ceux qui étaient faits dans la curie : c'était là un grand pas vers la suppression des jouissances collectives, et vers l'introduction complète de la liberté individuelle dans le droit de propriété.

Dans les procès relatifs à la propriété, le droit jusque-là absolu du magistrat de décider l'attribution de la propriété fut soumis à des règles légales, et auprès de la possession s'établit le droit de propriété, qui supprima une portion importante de la puissance des magistrats. Dans l'administration de la justice criminelle, ce fut le jugement du peuple qui assura également le droit d'appel, jusque-là purement arbitraire. L'accusé, condamné par le magistrat, en appelait au peuple; l'affaire était portée dans trois assemblées du peuple, dans lesquelles le magistrat qui avait prononcé le jugement le défendait et remplissait en fait les fonctions d'accusateur public. C'était seulement dans une quatrième assemblée que commençait l'appel (anquisitio), dans lequel le peuple confirmait le jugement ou le cassait.

En somme, on en resta à la piété simple des ancêtres, et à égale distance de la superstition et de l'impiété. Ce qui prouve combien était encore vivante à cette époque l'idée de la spiritualisation des choses terrestres, qui faisait le fond de la religion romaine, c'est l'institution, probablement contemporaine du cours légal de l'argent, du dieu consacré à l'argent, en 485 (269) ( Argentinus) , et qui naturellement, était le fils du vieux dieu du cuivre (^Esculanus).

L'art militaire subit à cette époque une révolution complète. Le vieil ordre gréco-italique qui, comme au temps d'Homère, avait pour base le choix des plus brillants et des plus vaillants guerriers combattant toujours à cheval et au premier rang, avait été, dans les derniers temps de l'époque des rois, remplacé par l'ancienne phalange dorienne d'hoplites, rangés vraisemblablement

sur une profondeur de huit rangs, et qui eut désormais à supporter le principal choc, tandis que la cavalerie était disposée sur les ailes et combattait surtout comme réserve, soit à cheval, soit à pied, suivant les circonstances.

L'utilité de cette organisation militaire, qui fut la cause la plus directe de la grandeur politique de la République romaine, repose essentiellement sur les trois grands principes militaires de la réserve, de la combinaison du combat en masse avec le combat singulier, de l'offensive avec la défensive. Le système de la réserve avait déjà été appliqué à la cavalerie; désormais il se développa par la division de l'armée en trois corps, et l'habitude de réserver celui des vétérans pour frapper le coup décisif.

On voit assez que ce nouvel ordre de bataille n'est autre chose qu'un développement et une extension romaine ou du moins italique de la vieille tactique de la phalange grecque.

Dans l'économie sociale, l'agriculture demeura, comme auparavant, le fondement social et politique de la République romaine, comme nouvel Etat italique. L'armée se composa, comme l'assemblée du peuple, de paysans romains. Ce qu'ils avaient conquis, comme soldats, par l'épée, ils l'assurèrent, comme colons, par la charrue.

Il ne pouvait y avoir lieu à Rome au développement d'une classe moyenne proprement urbaine, d'un corps de commerçants et de marchands indépendants. La cause en était, outre la centralisation immodérée du capital qui eut lieu de bonne heure, le travail des esclaves. C'était une coutume de l'antiquité et par le fait une conséquence nécessaire de l'esclavage, que les petits commerces de la ville fussent exercés par les esclaves que leur maître établissait comme commerçants ou marchands, ou par des affranchis auxquels le maître non seulement fournissait le capital engagé, mais demandait régulièrement une portion, souvent même la moitié du bénéfice réalisé.

Mais quoiqu'il ne se formât à Rome ni une classe moyenne prospère, ni une classe puissante de capitalistes, l'importance de la

grande ville n'était pas moins en progrès continu. On en trouve une preuve certaine dans le nombre d'esclaves renfermes (huis la capitale, attesté par la première conspiration sérieuse d'esclaves en 335 (419), et plus encore dans la quantité incessamment croissante et effrayante des affranchis.

Appius Glaudius commença le système grandiose des édifices d'utilité publique, qui, plus que tous les succès militaires, a illustré Rome, au point de vue du bien-être public, et qui, aujourd'hui, au milieu de ses ruines, donne aux milliers de gens qui n'ont pas lu un mot de l'histoire romaine, une idée de la grandeur de Rome. C'est à lui que l'Etat est redevable de la première grande chaussée militaire, et la ville de son premier aqueduc. C'est en suivant les traces de Claudius que le Sénat fit construire ce réseau de routes et de forteresses, dont le plan était déjà formé auparavant et sans lequel, comme l'enseigne l'histoire de tous les États militaires, depuis les Achéménides jusqu'à celui qui fit tracer la route du Simplon, on ne peut fonder aucune hégémonie militaire. C'est en suivant les traces de Claudius que Manius Curius fit construire, avec le butin de la guerre de Pyrrhus, un second aqueduc pour la capitale, 482 (272). La vie des citoyens elle-même fut changée. C'est dans le temps de Pyrrhus que l'on commença à voir paraître sur les tables romaines de la vaisselle d'argent, et les chroniqueurs font dater la suppression des toits en chaume, à Rome, de l'année 470 (284). La nouvelle capitale de l'Italie perdit son aspect de village, et commença à être ornée. Lorsque la République romaine fut devenue une grande puissance, Rome aussi devint une grande ville.

Dans toutes les branches de la civilisation romaine à cette époque, dans la législation et le système monétaire, dans la religion, dans la formation des légendes nationales, nous rencontrons des traces des idées grecques, et, en particulier, depuis le commencement du vme siècle, c'est-à-dire depuis la conquête de la Campanie, l'influence grecque paraît faire de rapides et vastes progrès sur la coutume romaine.

L'habitude de se mettre à table, non comme autrefois sur des bancs, mais sur des divans; le changement de l'heure du principal

repas, qui fut reporté de midi à deux ou trois heures de l'aprèsmidi, suivant notre manière de compter; les maîtres de libations, qui, dans les banquets, étaient choisis généralement au sort parmi les invités, et qui seuls indiquaient à leurs compagnons de table la boisson, et le moment et la manière de boire; les chants de table, que l'on choisissait selon le rang des invités, et qui étaient, à Rome, non des refrains, mais des chants d'ancêtres : voilà autant d'innovations empruntées aux Grecs.

Mais à mesure que les deux nations, arrivées à l'apogée de leur développement, commençaient à se pénétrer réciproquement, soit par leurs relations d'amitié, soit par leur hostilité, leurs contrastes naturels s'opposaient l'un à l'autre avec plus de vivacité : d'une part l'absence complète d'individualité dans l'esprit romain, de l'autre la diversité nationale, locale et individuelle de l'hellénisme.

La R.ome de ce temps n'appartient à aucun particulier : les citoyens doivent tous se ressembler, pour que chacun d'eux soit un roi. D'autre part, à cette époque déjà, le développement individuel hellénique commençait à se faire jour, et la vigueur et le caractère de cette opposition porte, comme la tendance opposée, le cachet de cette grande époque. Rome est devenue grande autrement que tous les Etats de l'antiquité; mais elle a payé cher sa grandeur par le sacrifice des diversités fécondes, du commode laisser-aller, de la liberté intérieure de la vie grecque.

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